Votations en SuisseC’est quoi le fossé ville-campagne?
Le vote de septembre 2024 sur la biodiversité a réactivé le clivage entre la Suisse urbaine et la Suisse rurale. Nos cartes vous expliquent ce phénomène.
Deux grands scénarios caractérisent les résultats de votations en Suisse. Alors que le vote pour alléger les primes maladie illustrait à merveille le traditionnel Röstigraben en juin 2024, la votation sur la biodiversité, en septembre 2024, mettait en lumière un autre grand clivage, celui qui oppose la Suisse urbaine et la Suisse rurale.
Rarement un tel contraste aura été aussi visible: refusée par 63% des voix, l’initiative sur la biodiversité avait pourtant été acceptée par les grandes villes-centres.
Une origine lointaine
D’où vient ce clivage si caractéristique de notre géographie politique? Les spécialistes parlent d’un fossé ville-campagne depuis le début de l’industrialisation, pour caractériser les divergences entre les intérêts économiques du secteur industriel urbain et ceux du secteur agricole de la campagne.
C’est au cours des années 1970 que ce clivage prend la dynamique que l’on observe aujourd’hui, soit par une divergence de plus en plus marquée par les valeurs, explique Alina Zumbrunn, politologue à l’Université de Berne.
Alors que les grandes villes s’identifient de manière croissante à des valeurs écologiques, alternatives, libertaires et cosmopolites, de leur côté, «les campagnes se caractérisent par des valeurs conservatrices et nationalistes, en s’opposant à l’ouverture internationale, à la migration ou encore à l’adhésion à l’Union européenne», analyse Alina Zumbrunn.
Cette forme moderne de notre clivage national s’illustre avec netteté en 1977 lors de la votation sur l’interruption de grossesse: les villes s’étaient prononcées pour cette initative visant à autoriser l’avortement durant les 12 premières semaines de grossesse, mais le texte avait été rejeté à 52%.
En 1992, l’écart idéologique entre ville et campagne s’illustrait à nouveau lors de la votation sur l’adhésion à l’espace économique européen.
Environ quatre votations sur cinq présentent désormais un clivage ville-campagne, et la différence de pourcentage entre le vote des grandes villes (10 villes de plus de 50’000 habitants) et celui des campagnes est d’environ 13% depuis les années 80.
Les causes profondes
Alina Zumbrunn avance trois facteurs pour expliquer le clivage politique ville-campagne. Les votations ont tout d’abord des implications directes différentes selon qu’on habite en ville ou à la campagne. Les sujets environnementaux ou agricoles, qui impactent directement la population rurale, sont les exemples les plus marqués.
La votation septembre 2020 de la loi fédérale sur la chasse, qui aurait notamment autorisé l’abattage des loups, a par exemple été refusée par les citadins, alors qu’une grande partie des communes rurales l'ont acceptée.
La votation de 2021 sur la limitation des pesticides a également montré l’important clivage entre citadins et ruraux. L’initiative, rejetée à 60.6%, avait été acceptée très largement dans les grandes villes.
La composition sociodémographique (niveau d’éducation, revenus, profession, etc.) influence aussi passablement les votes de la campagne et des agglomérations. «On constate que les personnes plus instruites vont habiter plus souvent dans les villes en raison de l'emplacement des universités et de la disponibilité des emplois, et ces personnes vont adopter par la suite des opinions plus cosmopolites et plus libertaires», note la politologue. Des études aux Pays-Bas montrent que les opinions moyennes en ville ont passé plus à gauche au cours des dernières décennies, alors qu’en campagne, les opinions ont peu changé.
Enfin une troisième raison tient à la composante identitaire du lieu où l’on vit. Le lieu de résidence façonne l'identité sociale et crée un sentiment d'appartenance. On se sent lié aux personnes qui vivent dans les mêmes lieux de résidence, et les gens se reconnaissent dans les valeurs qui y sont associées, et peuvent aussi développer des ressentiments envers les autres groupes.
Récupération politique
Ces identités rurales et urbaines, largement médiatisées et politisées, sont devenues une opportunité pour les partis qui s’en emparent volontiers à des fins politiques, explique Sean Müller, de l’Institut d'études politiques de l’Université de Lausanne.
En Suisse, «il y a clairement des partis qui jouent sur cette différence ville-campagne» poursuit-il. Le camp des socialistes et des Verts va ainsi chercher des suffrages chez les citadins tandis que l’UDC maintient et développe sa base dans les campagnes.
Sean Müller précise que ce clivage ville-campagne et sa politisation ne sont pas une spécificité suisse, et qu’on les observe dans toutes les démocraties développées: en France, en Allemagne, mais aussi aux États-Unis ou au Royaume-Uni.
Londres a par exemple rejeté le Brexit par trois quarts des voix, alors qu’il a été accepté par ce même taux dans la campagne au Nord. Le même phénomène touche les élections américaines, où les Démocrates multiplient les succès dans les grandes métropoles, alors que les Républicains ont des bases solides dans l’Amérique rurale.
Une menace pour la cohésion?
Contrairement au clivage ville-campagne, aucun parti en Suisse ne «joue» sur le clivage linguistique du Röstigraben pour attirer des voix. Les 6 grands partis de Suisse sont présents partout sur le territoire, et aucun parti n’instrumentalise la différence linguistique pour un gain politique. «La Lega n’est pas un parti pour les italophones, c’est la Lega des Tessinois, et il reste à un niveau cantonal», exemplifie Sean Müller, qui évoque aussi le MCG.
À l’inverse, dans le clivage ville-campagne, il y a deux grands partis forts qui s’affrontent, et qui peuvent tirer profit de cette identité «résidentielle» pour accroître leur bassin d’électrices et d’électeurs.
Quelques exemples récents de cette politisation. En octobre 2021, en pleine pandémie, l’UDC adopte une résolution qui s’attaque à la «politique parasitaire» des villes aux mains de la gauche et des Verts. Toujours en octobre 2021, ce sont les socialistes de la ville de Berne qui relancent l’idée de la création d’un demi-canton «urbain», pour contrer l’influence «campagnarde» dans le Parlement cantonal.
Un fait intéressant est que plus le clivage ville-campagne s’agrandit, plus le Röstigraben s’affaiblit. «Ce n’est donc plus la Romandie contre la Suisse alémanique, mais la Romandie et les grandes villes germanophones, contre la campagne germanophone», caricature Sean Müller.
Absence de clivage
L’accroissement ces dernières décennies du nombre de votations donne aussi plus souvent l’occasion d’observer les clivages se dessiner sur les cartes, ce qui peut aussi avoir comme effet de renforcer les identités et autorenforcer le clivage.
Enfin il faut souligner que de nombreuses votations ne montrent pas de clivages importants, ni le fossé ville-campagne ni celui de Röstigraben. «Il y a beaucoup plus de votations qui nous montrent qu’on a davantage en commun, et surtout une culture politique commune, que l’on a de différences», conclut Sean Müller.
Quelques mots sur les données utilisées
Outre les niveaux institutionnels (canton, districts), la Suisse peut être découpée dans différentes typologies qui caractérisent les communes. Dans les visualisations présentées dans cet article, nous avons utilisé la typologie urbain-rural de l’Office fédéral de la statistique (OFS), qui classifie les 2126 communes suisses dans 3 catégories: urbain, intermédiaire, rural.
Cette classification en soi ne permet pas de montrer le clivage politique observé, mais permet de donner un premier «tri» permettant de mieux saisir ce motif.
Les communes urbaines, qui constituent le quart des communes (26%) et moins du cinquième de la superficie du territoire (16%), réunissent presque 60% de la population votante (électrices et électeurs potentiels).
Parmi ces communes urbaines, les 10 villes-centres les plus peuplées jouent un rôle prépondérant dans le clivage ville-campagne. Ces quelques villes abritent 17% de la population, représentent 15% de la population votante, tout en occupant qu’un pourcent du territoire national.
Les communes rurales comptent moins de 20% de la population votante, alors qu'elles représentent 51% des communes, et couvrent presque 60% (59%) de la superficie du territoire.
La catégorie «intermédiaire» est composée des communes périurbaines denses et des centres ruraux, qui regroupent environ 20% de la population votante, alors qu'elles couvrent presque un quart de la superficie.
Les données des votations proviennent de la statistique des votations et des élections de l’OFS, et les fonds de cartes ont été générés à partir des géodonnées de GEOSTAT.
Vous avez trouvé une erreur?Merci de nous la signaler.


















