La voile en héritageMathis Bourgnon, nouveau visage d’une dynastie nautique
À 26 ans, le fils d’Yvan, et neveu de Laurent, se lance dans la course au large en solitaire. Il partage son temps entre Rolle et la Bretagne pour préparer la MiniTransat 2025.

On pourrait jouer au jeu des sept familles. Demander le père, marin extrême, extrêmement clivant. On pourrait aussi réclamer l’oncle, marin d’exception, emporté par cette mer belle et cruelle. Autre carte majeure, celle du grand-père, boulanger chaux-de-fonnier appâté par l’air du large en son temps. Une saine folie fondatrice pour une famille qui n’a pas fini de faire parler d’elle sur les pontons du monde entier.
Toute une génération de marins a été inspirée par les exploits de Laurent Bourgnon, double vainqueur du Rhum, cheveux blonds au vent. Un peu dans l’ombre de l’aîné, Yvan a lui aussi creusé un sillon inspirant sur les sept mers. L’histoire ne pouvait pas en rester là. Basile, fils de Laurent, a déjà levé l’ancre et brille sur le circuit Figaro. Alors, on tente un dernier appel et on demande Mathis, 26 ans. Petit-fils, fils, neveu, cousin de marin.
Pas de doute, le jeune homme est un Bourgnon presque comme les autres. Cheveux blonds en bataille. Un sourire charmeur, un regard bleu ciel qui pétille avec tout au fond de la pupille, ce brin de folie qu’il faut avoir pour aller plus loin que l’horizon. La voix résonne d’intonations familières avec cet accent qui hésite parfois entre Paris et Morges.
Son parcours aurait pu ressembler à celui de son père, Yvan, élevé au sel. Mais Mathis a d’abord choisi la campagne. Sa jeunesse se passe loin des océans. «J’ai grandi et vécu en Normandie du côté de ma mère, explique-t-il. Un parcours assez classique avec au final des études d’ingénieur et en économie. La voile est venue très tard, lorsque j’ai commencé à en faire sur des catamarans de sport avec mon père.»
Mille métiers en un
Avant de mettre les voiles, le jeune Bourgnon a essayé à peu près tous les sports en vogue. «Je n’ai jamais vécu sur l’eau ou au bord de l’eau comme Basile, mon cousin. C’est simple, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais passé plus de deux semaines consécutives en mer.» Alors pourquoi la voile, finalement?
«J’en ai toujours fait un peu depuis que je suis gamin en vacances avec mon père. Ma maman a longtemps tout fait pour que je ne m’engage pas dans cette voie, mais il faut croire que c’est trop tard. Ce qui a été un déclic, c’est sans doute la prise de conscience que la voile offre une infinité de possibilités. C’est un sport où l’on n’est jamais arrivé. J’ai essayé tous les sports, collectifs et individuels, d’hiver et d’été, et c’est seulement dans la voile que j’ai trouvé une forme de complexité qui me parle. C’est sans conteste l’activité qui demande le plus de compétences diverses. C’est cet assemblage de capacités qu’il faut constituer que je trouve le plus fascinant.»
Une tête bien faite, voilà qui aide lorsqu’on envisage de prendre le large. Coureur hauturier, ce n’est pas un métier, c’est mille métiers. C’est surtout une liberté. Absolue. Sans autre chef que soi-même. Une forme de bonheur absolu?
«Il y a un peu de ça dans mon envie de faire de la course au large, c’est vrai, poursuit Mathis Bourgnon. Et ce que je trouve assez fascinant et génial, c’est cette impression d’être toujours en apprentissage. La voile, c’est un perpétuel recommencement à zéro. Tu changes de bateau, tu dois réapprendre. Tu passes d’un support à un autre – d’un catamaran à un monocoque – tu repars une fois encore de zéro. En fait, tu as toujours l’impression d’être nul et c’est assez génial comme sensation. Cela te pousse à progresser au quotidien et à te remettre sans cesse en question.»

La liberté est une drogue dure. Difficile d’y renoncer lorsqu’on y a goûté. Mathis a développé des symptômes d’addiction inquiétants depuis plus de cinq ans. Depuis que son père, Yvan, l’a embarqué sur certains de ces projets sur des catamarans, le jeune homme souffre de «libertite» aiguë.
«Les grandes courses me font rêver. Les records aussi.»
«Je ne suis qu’au début de mes aventures et de mes projets personnels de course au large mais je vois déjà loin. Les grandes courses me font rêver. Les records aussi. C’est d’ailleurs dans ce domaine que j’ai vécu des choses très fortes avec mon papa. Il y a eu ce record de la traversée de la Méditerranée avec notre catamaran de sport qui a été fondateur. Quand on est parti, je n’avais aucune idée de comment j’allais réagir. Et j’ai alors pu voir combien les limites mentales et physiques pouvaient être repoussées. Gestion de la fatigue, du sommeil, de la faim, de la soif. On est capable d’aller très loin dans ces domaines. Et puis, il y a eu cette nuit de navigation, sous les étoiles, avec les dauphins.»
Une frayeur qui forme l’homme et l’esprit
Agir, réagir. Dans l’urgence, le froid, le vent, la mer qui gronde. Le 25 juillet 2022, Mathis Bourgnon est vacciné. Pour de bon. Lors d’une tentative de record de traversée de la Manche, une accumulation de petits pépins et de petites erreurs provoque l’accident redouté par tous marins. La faute bête, de nuit.
Celle-là même qui emporta Eric Tabarly en mer d’Irlande. Yvan Bourgnon tombe à l’eau. «Il tenait la barre et le compas qui n’était plus fixé sur son support à cause des vagues, raconte Mathis. On dit qu’il faut toujours une main pour l’homme et une autre pour le bateau. Une rafale, une vague plus forte que les autres et je le vois glisser de l’échelle.»
La suite, c’est un enchaînement d’événements funestes. L’ouïe et l’œil en alerte rouge, Mathis voit son père s’éloigner et crier. Point positif, il est vivant et conscient. Point négatif, sous la violence du choc, sa ligne de survie s’est arrachée et en glissant, Yvan a cassé un des deux safrans (gouvernail) qui permettent de diriger le catamaran Nacra F20.
«La manœuvre a été très compliquée, mais j’ai réussi à garder mon calme pour maîtriser un bateau abîmé et récupérer le gladiateur des mers. J’avais souvent entendu parler de sauvetages épiques dans la famille. Des histoires de marins entre Laurent et Yvan. Là, c’était moi qui avais été à la hauteur…»
«J’avais souvent entendu parler de sauvetages épiques dans la famille. Des histoires de marins entre Laurent et Yvan. Là, c’était moi qui avais été à la hauteur.»
S’il fallait une confirmation, Mathis est allé la chercher sur le terrain. Il est taillé pour ça. Le voilà donc lancé sur les traces de son oncle et de son père. Avec Yvan, il se prépare pour une campagne en Mini. Cette fameuse classe initiatique de monocoques de 6,50 m par laquelle ses deux aînés sont passés avec succès au début de leurs carrières respectives. L’héritier de la dynastie Bourgnon a donc racheté un bon bateau, qui a fini 5e de la dernière MiniTransat avec le Morgien Felix Oberle à la barre.
«Le bateau est à la Trinité-sur-mer, là où vit mon père. Nous avons fait un chantier d’hiver et je suis prêt pour attaquer les courses de la saison. J’ai la chance de pouvoir partager mon temps entre la navigation en Bretagne et mon job à Rolle chez Wip, fabricant d’équipements de sécurité pour les sports nautiques comme la voile, et qui est pour l’instant mon seul sponsor. Je suis actuellement en pleine recherche de soutien car je vois déjà plus loin que cette MiniTransat 2025. Mon but, c’est de viser le haut du classement. Mais surtout, au retour, je me lancerai dans une tentative de record de la traversée de l’Atlantique en Mini.»
Une façon d’écrire sa propre histoire. «Mais sans rien oublier de celle de mon père et de mon oncle.» Bourgnon, un nom pas si simple à porter au fond? «Moi, j’y vois plutôt une source de motivation. Et c’est surtout une source de connaissances et d’expertises que je serais bien stupide d’ignorer.»
Dans la famille Bourgnon, on peut déjà demander Mathis.
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