Vulnérabilité et dignité humaine

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

L’être humain naît vulnérable. Tout parent sait combien il se transforme lui-même en prenant soin d’un nouveau-né. Et cela ne fait qu’augurer un long parcours où le souci pour autrui est de plus en plus difficile à gérer puisqu’il doit laisser place à quelqu’un qui s’affirme dans son autonomie. Le souci pour autrui donne à penser. Il est intimement lié au développement des capacités émotionnelles et rationnelles de notre espèce.

Mais l’existence humaine est aussi marquée par des forces destructrices: rapports de force disqualifiants, haine, violence, guerre. Autre face de la vulnérabilité: nos failles qui interpellent notre sens moral. La quête de dignité humaine s’est affirmée progressivement face au gouffre que peut représenter notre capacité d’autodestruction. Elle naît d’un refus de l’intolérable et donne à penser ce qui serait digne de l’humain. «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse» est une maxime dont on trouve d’anciennes traces, dans différentes traditions de sagesse du monde entier, toujours à peu près dans les mêmes termes. Thématisée comme une «règle d’or» à partir du XVIIe siècle, elle réunit deux grands principes éthiques: la non-nuisance et la réciprocité.

L’idéal de dignité se voit transformé en seuil de minimum vital, volontairement peu attractif

Elle est considérée aujourd’hui comme une des bases de la promotion des droits humains. Les principes de liberté et d’égalité, s’affirment à partir de là. En plein débats sur l’abolition de l’esclavage, Emmanuel Kant fera de l’exercice de la liberté dans un souci d’égalité le point d’orgue de sa réflexion éthique. Il en retire une exigence majeure: s’interdire de transformer quiconque, ni soi-même ni autrui, en simple moyen, en instrument ou en objet, mais permettre à tout humain de s’affirmer en tant que sujet. C’est devenu un des grands thèmes de l’humanisme.

Or cet idéal humaniste a sans arrêt été confronté au développement de sociétés qui ont une fâcheuse tendance à se structurer dans l’inégalité et l’injustice. Il est donc nécessaire de faire place au parent pauvre de la trilogie des droits humains, son troisième terme, après liberté et égalité: la fraternité, sans laquelle les aspirations à la dignité seront toujours mises à mal.

L’action de Caritas Genève est née d’un élan de fraternité, en 1942, lors de l’afflux des réfugiés de la 2e guerre mondiale. «Caritas» est, dans la tradition chrétienne, un des noms de l’Amour. Le mot est issu de «carus», celui qui m’est «cher». Cicéron, non croyant, utilisait aussi ce terme pour parler de l’amour de l’humanité. La vocation de Caritas est de ne pas perdre ce cap, même en se professionnalisant. Caritas veille à ne pas enfermer la fraternité seulement dans le cercle privé, pour ses parents, ses proches ou pour sa seule cité, en agissant sans discrimination selon l’âge, le sexe, la religion, ou l’origine ethnique.

Au niveau collectif, le principe de fraternité s’est concrétisé dans nos systèmes de protection sociale et d’assistance. Ce sont les droits sociaux, très différents selon les pays. C’est toutefois un progrès en regard d’une charité qui pourrait devenir condescendante, humiliante et sélective. Mais, paradoxe majeur de nos sociétés inégalitaires et divisées en nations: l’idéal de dignité se voit transformé en seuil de minimum vital, volontairement peu attractif. Avec d’énormes différences selon que l’on est un ayant droit national ou non.

Autre paradoxe: les systèmes d’assistance ont un effet stigmatisant, disqualifiant, alors même que leur objectif est de consolider des bases d’existence afin de permettre aux personnes en difficulté de rebondir avec l’aide de professionnels qui les soutiennent dans cet effort. Or les politiques d’insertion axées sur «l’activation» des personnes en difficulté aboutissent trop souvent à les considérer comme seules responsables de leurs difficultés. Celles-ci sont jugées a priori trop peu motivées pour se remettre en selle. On les met sous pression pour aller vers un marché du travail qui n’offre pourtant pas des perspectives pour tout le monde. Pourtant on sait bien qu’il faut un cheval ou un vélo pour pouvoir se remettre en selle. Convoquer à l’autonomie sans donner les moyens de cette autonomie est une double contrainte insoluble. De nombreuses personnes ne font pas recours à l’assistance, non pas parce qu’elles ne s’activent pas suffisamment par elles-mêmes, mais parce qu’elles ont des ambitions plus élevées que ce que l’assistance peut leur offrir. Certaines se serrent la ceinture pour se former parce que les dispositifs d’insertion offrent trop peu d’opportunités de formations adaptées à leurs aspirations.

Comment considérer l’autre, dans sa vulnérabilité, en ne lui imposant pas ce que nous n’aimerions pas subir nous-mêmes? Comment veiller à ne pas réduire les personnes en difficulté à l’état d’objets dans les politiques publiques? Comment concentrer les moyens de l’insertion sur ce qui renforce les personnes en difficulté, selon les finalités qu’elles peuvent raisonnablement entrevoir pour leur avenir? Comment ouvrir des portes, avec tous les partenaires, y compris les employeurs potentiels? Il y a beaucoup à faire pour repenser les soutiens de dernier recours pour les personnes qui se retrouvent en grande difficulté dans leurs parcours de vie. Il faut agir avec les personnes et aussi sur leur contexte. En tenant compte non seulement de celles qui ont des chances sur le marché ordinaire du travail mais aussi de celles dont le marché ne veut pas. Elles aussi sont des citoyen-nes à part entière. Elles ont droit à la parole et à participer à la vie collective. Et elles ont envie de pouvoir donner d’elles-mêmes, pas seulement de recevoir.

Or nombreux sont les besoins collectifs difficiles à satisfaire par l’économie privée parce qu’ils ne seront jamais rentables. Qu’on pense aux besoins dans le champ de l’écologie ou des services pratiques et relationnels à la personne âgée. Des personnes blessées par la vie, peinant à retrouver des emplois ordinaires, ont envie de déployer leurs forces vives dans un service à la collectivité, avec un rythme et une charge qui tient compte de leur vulnérabilité.

Le symposium de Caritas a montré qu’il n’est pas impossible d’aller dans ce sens, esquissant aussi les changements structurels qui sont à réfléchir au niveau des mécanismes de financement des dispositifs d’entraide. Car l’économie elle-même souffrirait d’une baisse des moyens accordés à ce secteur, en termes de baisse du pouvoir d’achat et donc de la consommation. Mais il faut certainement revoir aussi les mécanismes de financement de notre système de protection sociale. C’est le travail qui est taxé pour ce financement. Plus on engage plus on paie. Cela agit comme une dissuasion à l’embauche.

La dignité n’a pas de prix, mais la solidarité a une valeur qui n’est pas seulement morale car elle est aussi un levier de l’économie. Penser notre avenir commun dans un esprit de respect réciproque et de fraternité est une richesse dont on ne saurait se passer. (TDG)

Créé: 14.11.2017, 14h42


Retrouvez ici tous les invités de la Tribune de Genève La rubrique L’invité(e) est une tribune libre (3000 signes, espaces compris) sélectionnée par la rédaction. Avant d’envoyer votre contribution, prenez contact assez tôt à courrier@tdg.ch, afin de planifier au mieux son éventuelle publication.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.