Le biker qui a roulé sur les glaces de l'Arctique

TrajectoireRuiné par la crise des subprimes, Éric Lobo a décidé de se reconstruire au guidon de sa Harley-Davidson. Son second tour du monde l’a emmené jusqu’à un village Inuit.

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En ce samedi après-midi printanier, rien ne différencie Éric Lobo des autres bikers attablés à la concession Harley-Davidson de Morges. Difficile d’imaginer que, deux ans plus tôt, au guidon de l’une de ces machines américaines équipées de pneus cloutés et de skis sur les côtés, l’homme est très probablement devenu le premier humain à rouler à moto sur la glace de l’océan Arctique. Devant lui, Tuktoyaktuk (anciennement Port Brabant), village inuit situé à l’extrême nord du continent américain. Le point culminant d’un tour du monde nordique entamé 50'000 km et quatorze mois auparavant.

«À moins 50 degrés, le risque de mourir est permanent; chaque seconde compte. Du coup, tu te sens extrêmement vivant.»

«L’idée d’un voyage en Arctique me trottait dans la tête après avoir vu un reportage sur les convois de l’extrême. Je me disais que, si les camions passaient, une moto devrait y arriver aussi.» L’homme adore en effet la nature en général et les paysages hivernaux en particulier; un comble pour un Marseillais d’origine espagnole!
Le défi s’annonçait d’autant plus réalisable que ce biker hors norme ne craint ni le risque ni la difficulté. Au contraire même, il les recherche: «Les conditions extrêmes intensifient tout. À moins 50 degrés, le risque de mourir est permanent; chaque seconde compte. Du coup, tu te sens extrêmement vivant.»

Cette dernière phrase est lourde de sens dans sa bouche. En effet, avant de devenir ce biker – aventurier désormais invité à donner des conférences ou à participer à des séances de dédicace dans le monde entier –, Éric Lobo a connu une autre vie. Moins médiatique mais plus clinquante. En costard-cravate dans le monde de l’immobilier, avec un salaire à six chiffres jusqu’au début 2010. Arrive alors la crise des «subprimes», et tout a basculé. «En quelques jours, je me suis retrouvé ruiné, à la rue et seul; ma femme est retournée aux États-Unis, puis ma mère est décédée.»

Ethnophotographie

Au long de sa première vie, Éric Lobo voyageait déjà beaucoup pour nourrir une passion double: celle de la photographie, conjuguée avec celle de la rencontre, notamment, d’ethnies rares. Ses travaux ethnophotographiques sur les femmes-girafes Padaung, les bûcherons-plongeurs du lac Nam Ngun ou les Papous korowai ont été publiés sur de nombreux supports, dont «Paris Match» ou «Géo». Alors… lorsque le vide s’ouvre sous ses pieds, logiquement, Éric Lobo se réfugie sur sa Harley et met le cap à l’Est.

Après avoir traversé l’Eurasie, il parcourt l’Amérique du Nord et boucle un périple de 36'000 kilomètres en sept mois. «Pour vivre intensément, je devais partir. Je me suis reconstruit sur la route», explique-t-il tandis que les bikers morgiens s’agglutinent pour l’écouter autour de sa machine éprouvée par sa dernière et glaciale aventure. Pendant ce premier tour du monde, Éric Lobo a constaté que son aventure passionnait les réseaux sociaux.

De retour en France, il trie donc les dizaines de milliers d’images ramenées dans ses bagages et publie un ouvrage photographique qui rencontre un joli succès. «Depuis qu’il est épuisé, les prix se sont envolés. Mais je ne touche plus rien dessus», rigole ce désormais éternel fauché. Suit un récit littéraire de ses aventures, intitulé Road Angel. Lui aussi trouve son public, notamment auprès de quadragénaires et quinquas. «Probablement parce que, plus qu’une histoire de moto, c’est un livre sur la résilience, qui raconte que même dans une situation catastrophique il est toujours possible de s’en sortir par le haut.»

Comme il l’écrit dans un deuxième ouvrage, Éric Lobo n’attend en effet plus «d’avoir gagné au loto pour mettre les voiles». Il a décidé une fois pour toutes de vivre «libre et heureux» et s’en donne les moyens. En suivant deux règles principales: voyager sans carte ni GPS et faire confiance aux personnes rencontrées en chemin, ses «anges» comme il les surnomme. «Rien ne peut te préparer correctement à un grand voyage. Le truc est de rester souple et ouvert et de ne négliger personne. C’est peut-être celui dont la tête ne te reviendra pas qui te sortira d’un mauvais pas.»

Cette philosophie va le guider tout au long de son deuxième tour du monde, son périple vers Tuktoyaktuk et ses eaux figées par le froid. Elle lui sera particulièrement utile pour la traversée de l’ex-URSS, où les Loups de la nuit lui rendront le voyage, presque confortable. «L’image donnée ici par les médias aux membres de ce grand club de bikers ne correspond pas à ce que j’ai expérimenté. Ils ont été d’une générosité incroyable à mon égard. À leurs côtés, je me suis toujours senti en sécurité.» Peut-être aussi parce qu’en espagnol Lobo signifie… loup!

Skis latéraux en emblème

Si l’on considère les roues cassées sur le bitume parsemé de nids-de-poule, les automobilistes déboulant à deux de front sur les routes de Sibérie et les zones de non-droit au fond du Kamtchatka comme d’autres bricoles, pour Éric Lobo, les choses sérieuses ont commencé dans le Grand Nord canadien, avec l’arrivée de la neige. Comme d’habitude, c’est en se renseignant auprès des personnes croisées que le Marseillais s’est équipé pour affronter les froids extrêmes. Et qu’il a notamment mis au point cette paire de skis latéraux abaissables, devenue son emblème.

Quelques semaines et milliers de kilomètres plus tard, Éric Lobo fonce sur la glace en direction de Tuktoyaktuk. «Quand j’y suis parvenu, je me suis dit: «J’ai réussi, je peux mourir là.» Et puis je me suis rappelé que j’avais fait la promesse à mes filles de revenir vivant. J’ai donc fait demi-tour et commencé le trajet retour, avec un incroyable sentiment d’invincibilité.» L’an passé, la Dempster High-way, cette route de 200 km desservant le village inuit en hiver en passant sur les surfaces d’eau gelée, a été ouverte pour la dernière fois. Elle sera remplacée par un nouveau tracé sur sol dur. Personne ne rééditera donc jamais l’exploit exact d’Éric Lobo. (TDG)

Créé: 13.05.2018, 11h24

En chiffres

50'000
En kilomètres,la distance approximative du tour du monde nordique d’Éric Lobo, débuté en mai 2015 à Palos de la Frontera (E) et achevée en juillet 2016 à Marseille (F).

480
En kilos, le poids approximatif de la Harley-Davidson Dyna Street Bob 1700 cm3 équipée de deux roues de 18 pouces pour n’avoir qu’un pneu de secours à emmener, en comprenant pilote et bagages.

123
En degrés, l’écart de température subit par Éric Lobo entre l’instant le plus chaud (+ 49 °C en Espagne) et le plus froid (– 74 °C sur l’océan Arctique, selon son thermomètre indiquant la température ressentie).

120
En km/h, la vitesse maximale atteinte par Éric Lobo sur la glace, après avoir rejoint son but. Soit 40 km/h de plus qu’à l’aller. «J’entre dans une dimension où plus rien ne compte que le plaisir, écrit-il. Ici, je pourrais mourir… libre!»

150
Le nombre de pays visités par Éric Lobo au cours de trente années de voyages, d’abord photographiques puis lors de ses deux tours du monde en Harley-Davidson. «Et j’aime retourner dans les lieux que j’ai appréciés», explique-t-il.

A lire

«Road Angel, un tour du monde à moto», 206 p.

«Éric Lobo, au-delà de l’aventure», 296 p.

«Arctic Dream» (photographies), 400 p. «Arctic Dream», 350 p.

www.editions-oldskull.com

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