4 jours sur le Mekong, entre le Laos et la Thaïlande

Magazine encore!Voyage – Depuis peu, un somptueux vaisseau de teck et de chaume relie Luang Prabang au Triangle d’or. Récit et bonnes adresses.

Unique en son genre, le Gypsy parcourt le fleuve en grand style et au ralenti.

Unique en son genre, le Gypsy parcourt le fleuve en grand style et au ralenti. Image: Mekong Kingdoms

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Langueur délicieuse... Voilà un lit de jour (tout un concept!) en rotin, recouvert de tissage artisanal, sur le pont d’un bateau du Mékong. Un tel meuble incarne le luxe du temps qui s’écoule, comme du sable entre les doigts. La soussignée s’est laissé bercer sur ce day bed avec ravissement, les yeux perdus dans le vert insolent de la jungle ou alors dans les pages d’un polar de Colin Cotterill (excellente manière, pleine d’humour, de plonger dans le quotidien laotien). C’était en février, et le Gypsy en était à ses tout premiers mois de fonctionnement. Le Gypsy? Prenez une longue barge traditionnelle d’Asie, de celles qui servent à tous les transports – gens, poulets, marchandises – et confiez-la à un architecte (Pascal Trahan, basé à Phuket) et une designer de renom (Jiraparnn Tokeere et son agence Touchable, à Bangkok): voilà donc 41 mètres de confort et de bon goût parfaits.

La compagnie de navigation Mekong Kingdoms enrichit ainsi sa flotte déjà élégante d’un joyau unique, destiné à relier l’ancienne cité royale, Luang Prabang, au Triangle d’or, cette terre en frontières de trois pays (Birmanie, Laos et Thaïlande), jadis haut lieu du trafic mondial d’opium. Un voyage au ralenti de trois ou quatre jours, selon que l’on remonte ou descende le courant. A bord, deux vastes chambres à coucher lambrissées invitent à un rythme horizontal, tout comme le lounge avec vue sur la canopée (c’est là qu’est sis le fameux lit de jour) ou le deck à l’avant, pour regarder le futur, nez au vent. Chaque détail est soigné, de la couverture à motifs traditionnels aux luminaires en paille tressée, aux orchidées qui se balancent mollement le long du bastingage.

Un mobilier design inspiré de l'artisanat local. Photo: Mekong Kingdoms

Le temps au ralenti

En embarquant sur le Gypsy, le voyageur change de monde. A Luang Prabang déjà, avant le départ, c’est comme si le cours du monde avait subitement freiné. Depuis son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco, il y a vingt-cinq ans, l’ambiance a étonnamment peu changé. Certes, les terrasses en bord de fleuve sont densément peuplées de jeunes touristes en pantalons batik, les anciennes maisons de bois sont devenues des hôtels de charme, mais l’irréelle quiétude aux abords des temples reste intacte. Aux aurores, quand les moines traversent la ville pour collecter leur repas en offrande, les touristes se pressent pour leur tendre du riz. Le flash des appareils photo ne parvient jamais à troubler les visages des hommes en robe safran. La légende veut que Bouddha ait souri en se reposant à cet endroit. On a envie de croire qu’il sourirait encore s’il voyait les bas-reliefs dorés des temples, le pas lent et déhanché des habitants du lieu, les marchés à même le sol qui vendent une profusion de minuscules légumes multicolores et d’herbes aromatiques (et quelques rats de bambou frais écorchés…).

A bord du Gypsy, le rythme ralentit encore, tandis que les passagers redécouvrent l’idée même d’oisiveté. Le paysage vallonné défile en camaïeux végétaux, des jours durant, sans trace humaine visible sur la rive, et le balancement des feuilles de bananiers produit un effet presque hypnotique. Chaque instant se vit au gré des frissons de l’air, des infinies variations de lumière qui rendent cinématographique le moindre rocher dans la rivière. Tel matin de brume, impossible de naviguer, la forêt apparaît en strates successives, sortant progressivement du rêve cotonneux, au fur et à mesure que le voile se lève. Cette émotion ne s’oublie pas. Puis la vie s’ébroue et reprend son cours, comme un film qui continue après que l’on a pressé sur «pause». Les hors-bord de fortune s’élancent à nouveau au ras de l’eau, avec leur vrombissement de libellule sous ecstasy et leurs conducteurs en casques de moto. Les barges chargées dépassent la croisière de plaisance, qui avance, souveraine, sur ce large ruban couleur cappuccino qui est l’un des plus grands fleuves d’Asie.

Reste que la réalité qui se découvre au fil de l’eau brouille un peu la romance. La région est l’une des moins peuplées et des plus pauvres du monde; 75% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. Le tourisme représente d’ailleurs l’une de ses principales ressources. L’accès en bateau permet de se confronter à des conditions que le voyageur a rarement l’occasion de percevoir, comme ce village de la minorité Hmong de 120 habitants, aux huttes en bois, à même la terre battue. On frissonne à imaginer l’ambiance en période de mousson, quand la pente boueuse entraîne les fragiles constructions – avec leurs petits greniers à riz sur pilotis – en direction du fleuve. Pas d’électricité, un seul point d’eau alimenté par une source. Aucune route ne relie le village aux bourgades voisines et l’école locale – 26 enfants s’ébattent entre cochonnets et poulets – affiche fermé depuis trois ans, faute de trouver un enseignant prêt à s’installer là. Ne reste guère qu’à cultiver les maigres lopins disputés à la jungle. En amont, sur l’autre rive, le village Bo, à peine plus grand mais doté d’une route et de constructions en briques, s’en sort mieux, avec des métiers à tisser dans chaque maison. Les femmes vendent leurs étoles en soie et coton à prix fixe: 6 dollars, pas de discussion. Elles ont bien intégré l’économie globalisée… Au final, la croisière quitte les collines moussues de la jungle pour rejoindre les vastes plaines cultivées de Thaïlande. Et voilà le pont monumental qui marque la frontière et l’arrivée en pays prospère et coquet. Le contraste n’en est que plus poignant.

Au plus près d’un fleuve qui fait peur

Le bateau plat, à fleur d’eau, permet – impose? – une vision rapprochée de ce Mékong mythique, fleuve nourricier et sacré qui alimente six pays. La survie de plus de 60 millions de personnes en dépend directement, qu’il s’agisse de pêche, d’eau ou d’énergie. Les gens du cru en font leur salle de bains, tous les autres peuvent se permettre de plisser le nez en pensant aux pesticides et autres déchets d’usine qu’il a forcément absorbés, après que la source jaillie dans l’Himalaya, au Tibet, a pris ses aises en Chine. En cette mi-février, les eaux s’avèrent exceptionnellement basses et les villageois lorgnent vers l’amont, se demandant quand les grands barrages chinois voudront bien ouvrir les vannes et irriguer leurs cultures. En attendant, les flots majestueux charrient sandales et bidons, tout juste si l’on ne voit pas passer les armoires frigorifiques (elles doivent s’être échouées au fond). Le soir venu, lorsque le Gypsy accoste sur l’une de ces improbables plages de sable clair que la saison sèche révèle, que l’apéritif est servi devant le feu de camp, une tristesse poignante étreint le voyageur: que dire de ces arbres enguirlandés de lambeaux de plastique, comme des épouvantails témoins de la catastrophe en marche?

Ce trajet à bord du merveilleux Gypsy relève avant tout du voyage immobile, où l’étranger voit défiler la vie fluviale en spectateur, tour à tour ébloui et horrifié, reconnaissant et impuissant. Là, on s’informe sur les ONG actives sur place, pour essayer de soutenir l’école. Ailleurs, à Pakbeng, on s’émeut de pouvoir mener au bain une fière éléphante de 19 ans, Mae Bunma (nom qui signifie chance), recueillie après mauvais traitements, dans le si joli sanctuaire pour éléphants. Ailleurs encore, on s’interroge sur la manière dont les villages éloignés profitent de la manne du tourisme. Et au dîner, on remercie avec effusion le cuisinier du bateau, pour sa fabuleuse salade de fruits aux piments et ses noix de Saint-Jacques poêlées. Les passagers débarquent au dernier jour le cœur chaloupé d’émotions contradictoires. C’est sans doute à cela que tient la valeur d’un voyage: à la manière dont il imprègne ceux qui l’ont vécu d’une vision nouvelle. Quitte à ce qu’elle soit caléidoscopique.

Pour découvrir d'autres voyages, rendez-vous dans les pages du magazine encore!

Créé: 11.05.2019, 10h17

Étapes et adresses

A Luang Prabang


Restaurant

- Le Manda de Laos invite les dîneurs à s’attabler sur des pontons, parmi les nénuphars des trois étangs classés par l’Unesco. La cuisine locale est simplement renversante et très subtilement présentée. Unit 1 Ban That Luang, 10 Norrassan Road, Mandadelaos.com.

Hôtels

- La ville fourmille d’hôtels de charme, beaucoup sis dans ces demeures coloniales, en bois, qui caractérisent l’architecture du lieu.
- My Lao Home, Mylaohome.com, est un établissement dispersé dans la ville, au gré des rénovations, à tarifs doux. Plus raffinée, avec une jolie piscine, la Maison Souvannaphoum est une ancienne résidence princière. Rue Chao Fa Ngum, Banthatluang, dès 135 fr. la chambre, Angsana.com.

Sur le fleuve


- Le Gypsy appartient à la flotte de Mekong Kingdoms. Demander impérativement l’accompagnement d’un guide à l’aise en anglais, qui puisse expliquer clairement les enjeux socio-économiques et environnementaux de la région. La croisière est encore en cours de rodage et les prestations ne sont pas forcément à la hauteur des promesses du site. Mekongkingdoms.com. Voyage privatif exclusivement, pour 4 personnes, dès 4800 dollars ttc.
- Le Mekong Elephant Park, à Pakbeng, permet de se sensibiliser à la problématique des éléphants en captivité maltraités au Laos, en rencontrant ses quatre protégés. Mekongelephantpark.com

Au triangle d’Or


- Le Gypsy arrive sur le pas de porte de l’hôtel Anantara Golden Triangle (qui appartient aussi au groupe hôtelier Minor). L’établissement de grand luxe est lié à un sanctuaire pour éléphants en captivité et participe activement à la réflexion sur leur avenir. Anantara.com, dès 1334 fr. la chambre, «expérience» avec les éléphants incluse.

Articles en relation

John Armleder fait planer ses caquelons sur Bruxelles

Exposition L’iconoclaste plasticien genevois expose ses créations avec celles de ses proches à la Fondation CAB, proposant un réjouissant voyage à travers l’abstraction géométrique. Plus...

Le grand voyage de Toutankhamon à Paris

Exposition Le trésor découvert dans la tombe du pharaon en 1922 fait l’objet d’une exposition somptueuse à La Villette. Cent cinquante œuvres d’art, dont la moitié n’est jamais sortie d’Égypte, racontent le périple du défunt pour atteindre la vie éternelle. Plus...

Bilan carbone: pourquoi devrait-on encore voyager loin?

Bien vivre Le Matin Dimanche S'envoler à l'autre bout de la planète n'est pas très écolo. Pourtant, découvrir le monde nous rendrait meilleurs. Que faire? Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.