«La vieillesse est un formidable progrès, pas une catastrophe»

InterviewL’historien Dominique Dirlewanger raconte l’évolution des regards portés sur le grand âge au fil du XXe siècle.

Pour Dominique Dirlewanger, si la vieillesse avait une couleur, ce serait «vert de gris».

Pour Dominique Dirlewanger, si la vieillesse avait une couleur, ce serait «vert de gris». Image: VANESSA CARDOSO

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À l’heure où les conséquences du vieillissement de la population agitent tous les pans de la société, l’historien vaudois Dominique Dirlewanger propose un détour bienvenu par le passé. Dans son livre «Les couleurs de la vieillesse», le professeur de gymnase et chercheur explore les métamorphoses des visions de la vieillesse, brossant l’évolution des regards de 1940 à 1990, en Suisse comme en France. «Des représentations oscillant entre valeurs positives et négatives, reconnaissance et dévalorisation», résume l’auteur.

En quoi la vieillesse a-t-elle changé de visage au cours du XXe siècle?
Il faut rappeler que longtemps, la vieillesse s’est confondue avec la misère et la pauvreté. Autrement dit, la personne vieille est une personne pauvre. La catégorie statistique de la population âgée émerge à la fin du XIXe siècle, modifiant notre représentation. Dans les années 30, la conception des démographes est toujours assez négative. C’est la question des coûts, de l’assistance… A contrario, les médecins ont un discours beaucoup plus positif grâce aux progrès de l’hygiène et de la science.

Quelle est l’influence de l’entrée en vigueur de l’AVS, en 1948?
Elle cristallise ces deux visions portées par les démographes et les médecins. D’un côté: une vieillesse vue comme quelque chose de sombre, de gris. De l’autre: une vieillesse verte. Un changement très important se produit avec l’AVS: une fois que le minimum économique est assuré, on découvre des problèmes sociaux, médicaux et culturels. C’est la grande question des politiques du troisième âge mises en place dans les années 60: comment intégrer ces populations et éviter la ségrégation? On instaure des cours de préparation à la retraite, on développe une nouvelle conception de mise en activité des seniors en valorisant les loisirs, le bénévolat.

Le regard de la société est très positif, donc?
D’un côté, il y a de nouvelles représentations liées à l’aspiration que crée la retraite pour beaucoup de salariés – cette population va d’ailleurs intéresser le secteur marchand. La dimension négative repose dans cette question: comment financer la vieillesse? La métaphore de la bombe à retardement inonde les médias dès le début des années 80. On nous l’annonce depuis vingt ans mais elle n’a toujours pas explosé… La cotisation AVS n’a pas augmenté depuis 1974!

Comment la vieillesse est-elle perçue aujourd’hui?
On constate toujours une ambivalence. D’un côté, l’extraordinaire valorisation de la vieillesse en bonne santé; quelqu’un qui n’a pas de charge de famille, touche une pension et consomme. De l’autre côté, une représentation du déclin qui se cristallise beaucoup autour de l’alzheimer.

Les seniors sont-ils plus heureux qu’il y a soixante ans?
On vieillit mieux, la qualité de vie s’est fortement accrue. Cela atteste d’une réussite de notre système de sécurité sociale. C’est un gain de civilisation que les gens puissent envisager dix ou quinze ans de vie en bonne santé après 65 ans. Loin d’être une catastrophe, la vieillesse représente un formidable progrès, probablement l’un des plus importants qu’a connu l’espèce humaine.

Les EMS ont remplacé les hospices. Est-ce vraiment un progrès?
Durant tout le XIXe siècle et une partie du XXe, l’hospice est un lieu repoussoir où l’on met les pauvres, les déments et les vagabonds. On juge encore, dans les années 60 et 70, qu’il est insupportable d’y finir ses jours. L’EMS est alors présenté comme un progrès car il s’agit d’une modernisation et d’une médicalisation de l’hospice. Mais dans l’opinion publique, ce lieu reste un mouroir.

Vous écrivez que c’est aussi dans les années 60 qu’émerge la notion de maintien à domicile,très en vogue aujourd’hui.
Oui, et avec le même argumentaire: ça coûte moins cher et c’est le souhait des personnes âgées. Il y a aussi, à l’époque, cette idée de favoriser la solidarité intergénérationnelle. On parle de cités-foyers, de mixité. Je note que les questions posées aujourd’hui dans le débat public sont très similaires à celles de la fin des années 60. Les experts mettaient déjà en valeur la valorisation de la personne âgée, par exemple. Je pense qu’une bonne politique de la vieillesse doit se faire hors de l’urgence et de l’alarmisme. Et un débat serein ne se fera qu’au prix d’un détour par le passé. Si ce livre peut mettre les choses en perspective pour aborder les défis futurs, j’en serais très heureux. (TDG)

Créé: 06.01.2019, 17h15

«Les couleurs de la vieillesse. Histoires culturelles des représentations de la vieillesse en Suisses et en France (1940-1990)»,

Dominique Dirlewanger.

Editions Alphil- Presses universitaires suisses.

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