Le smartphone n’a pas tué la photo de famille

FEMINALe cliché léché n’est pas mort. Au contraire, il connaît un nouvel engouement parmi les Romands.

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«C’est un article de presse sur une amie d’enfance, devenue photographe, qui a d’abord attiré son attention. Sur son site, elle parcourt l’onglet Photos de famille et c’est le déclic: «J’ai eu envie de le faire, d’avoir un beau tirage de nous», raconte Stéphanie Rossier. Mais «la partie masculine» (son mari et ses deux garçons) réagit tièdement. Qu’importe, la Vaudoise de Saint-George ne lâche pas l’affaire et finit par pousser les récalcitrants devant l’objectif de Cindy Evans, du studio Photo Vertige, à Pailly. C’était en novembre dernier.

«Finalement, les enfants ont bien rigolé, et nous aussi», se félicite la mère de famille.

Prendre la pose en famille sous l’œil d’un photographe professionnel pourrait avoir quelque chose de suranné à l’ère numérique, mais alors qu’on accumule les clichés avec nos smartphones, l’engouement pour le portrait de famille ne fléchit pas. Au contraire. «Depuis treize ans que je fais cela, la demande n’a cessé d’augmenter», observe Cindy Evans. Serions-nous influencés par la culture anglo-saxonne dans laquelle il est banal de marquer ainsi le temps?

«Aux Etats-Unis ou en Australie, par exemple, c’est quelque chose de pratiquement incontournable, notamment durant la période où les enfants grandissent, explique la photographe d’origine américaine Keren Bisaz, du studio Mirages Photo, à Fribourg. On le fait chaque année, souvent d’ailleurs à l’approche de Noël, ce qui permet d’utiliser ces photos pour réaliser des cartes de vœux».

Fabriqué mais sincère

Moins fréquent, le portrait de famille reste, ici, un événement un peu exceptionnel qui sert à figer une forme d’intimité heureuse propre au noyau familial, notamment lors de certains moments clés de l’existence, une grossesse, une naissance, etc. «Parfois, les familles dispersées profitent d’être réunies pour réaliser une photo où tout le monde est présent», ajoute Keren Bisaz.

La prise de vue peut, en soi, être un moment marquant, affirme Cindy Evans qui admet avoir récemment versé une larme lors d’une séance où une arrière-arrière-arrière grand-maman portait, pour la première fois, son arrière-arrière-arrière petite-fille. «Elles avaient cent ans d’écart, imaginez un peu!» s’enthousiasme la photographe.

Une chose est sûre, dans sa version contemporaine, le portrait de famille incarne moins la solennité que la joie d’être ensemble. Fini les postures compassées! Désormais, on saute en l’air, on se couche par terre, on enfourche une balançoire.

Certains photographes embarquent même volontiers leurs clients dans la nature pour des prises de vue en extérieur. La mise en scène doit être esthétique et naturelle, les visages rayonnants, les gestes complices, les sourires contagieux, car si l’on accepte de poser, il ne faudrait tout de même pas avoir l’air de se prendre trop au sérieux.

La photo de famille, c’est du fabriqué bien sûr, mais il doit s’en dégager une véritable sincérité, ou l’exercice est raté. C’est là que le photographe professionnel supplante le détenteur de smartphone. «Je prends plusieurs photos que je montre aux gens pour qu’ils voient ce qui se passe, par exemple, lorsqu’ils se rapprochent les uns des autres, à quel point le résultat paraît plus chaleureux», explique Keren Bisaz.

Pour la photographe, «tout le monde peut prendre une bonne photo de temps en temps avec son smartphone, mais réussir à chaque fois, c’est moins sûr…»

Tout le monde joue le jeu

«Avec des professionnels, les yeux seront ouverts, les gens auront le sourire», ajoute Cindy Evans. Selon elle, la clé d’une photo de famille réussie est simple: il faut que les modèles se sentent à l’aise et prennent du plaisir. «Si je leur dit: Faites ce que vous voulez! ils sont en général tout perdus, mais si je les guide de manière ludique, ça marche.

J’arrive à faire se coucher par terre des professeurs de l’EPFL ou des médecins du CHUV, sourit-elle. Tout le monde joue le jeu, il n’y a plus de classe sociale, c’est ça qui est intéressant dans les shooting de familles».

«Un de nos fils a pu sauter en l’air, sur l’une des photos on a l’impression qu’il vole», rit Stéphanie Rossier. Ce qui l’a vraiment épaté, «c’est de voir transparaître le caractère, la sensibilité des uns et des autres dans les regards, relève-t-elle. J’ai été surprise de l’émotion qui s’est dégagée durant le shooting».

Le résultat final, imprimé sur papier glacé, se démarque, là encore, du tout venant numérique. «Essayez donc d’imprimer une photo de votre portable pour l’afficher au mur! Je l’ai fait récemment… question qualité, on n’y est pas encore», souligne Cindy Evans. «Il est très fréquent que la photo soit offerte en cadeau aux grands-parents», constate Keren Bisaz. Le cliché vient aussi souvent compléter un album et trouve parfois une place bien en vue dans le foyer en version grand format.

Pour Cindy Evans, «quand les poses sont ludiques, ça donne des images sympas que l’on peut encadrer et accrocher au mur de son salon sans craindre que les gens vous rendant visite puissent penser que vous êtes narcissique». Tout le monde ne s’affiche toutefois pas aussi franchement. «Les Suisses sont un peu discrets sur ce plan-là», modère Keren Bisaz.

Avec ses tirages, Stéphanie Rossier, elle, a d’abord réalisé des calendriers destinés aux grands-parents. «Je pense que je vais afficher les portrait des enfants dans le salon, mais je ne me vois pas trop moi-même en photo dans cette pièce. Par contre, j’exposerai sans doute un tirage de nous cinq dans un lieu plus intime, comme notre chambre à coucher».

Un portrait qui compte
Précieux souvenir destiné à traverser le temps et les générations, le portrait de famille se distingue dans le grand magma d’images qui encombrent nos smartphones, la plupart du temps sans en sortir. Il a tout de même un prix. Comptez quelques centaines de francs. Pour un peu moins cher, il existe l’alternative du self photo studio, un concept venu d’Asie, à l’image de l’enseigne Katcha, à Bienne. Dans cette sorte de photomaton de luxe, le client, après quelques instructions, gère lui-même son shooting dans un espace aux allures de studio professionnel.

Retrouvez d'autres articles de Femina sur www.femina.ch. (Femina)

Créé: 06.01.2019, 10h06

Gianni Haver, sociologue de l’image à l’Université de Lausanne

Comment expliquer le regain d’intérêt de la photo de famille professionnelle à l’ère du smartphone?

Ça reste un marché de niche pour les photographes d’aujourd’hui par rapport à leurs prédécesseurs des années 30 ou 50. Désormais, pratiquement tout le monde est passé au numérique, les professionnels aussi. Ce qu’ils offrent, c’est quelque chose de différent, une photo immédiatement reconnaissable qui n’est pas interchangeable avec les millions de photos que l’on fait avec son smartphone et que l’on regarde de temps en temps en faisant glisser son pouce sur l’écran, voire plus jamais.

Ces photos de famille ont vocation à être tirées sur papier, peut-être encadrées, agrandies, bref mises en valeur. Symboliquement, il s’agit d’un autre objet. Pour le signaler, certains photographes recourent, par exemple, au noir et blanc, mais cela transparaît aussi à travers la mise en scène, le décor que l’on ne peut pas confondre avec le domicile et qui appelle clairement à être reconnu comme un studio de photographe.

Tout ça vous dit: «Attention, ce n’est pas une photo comme les autres, c’est une photo posée, pensée, réfléchie!» et qui coûte cher. A tout cela s’ajoutent aussi une posture, souvent étonnante, qui sort de l’ordinaire, et les retouches après coup. Là encore, le bon usage d’un logiciel comme Photoshop est souvent l’apanage des professionnels.

On est passé des poses un peu figées, très solennelles, à des mises en scène beaucoup plus ludiques. Est-ce que le portrait de famille raconte des choses différentes aujourd’hui?
Le côté solennel a disparu, c’est vrai. On ne voit plus ces photos mettant en scène le père dans une position centrale élevée, cette hiérarchisation de la famille, composée de gens endimanchés. Aujourd’hui, cette structure qui essayait de mettre en avant un statut familial et social s’est effacée au profit une autre aspiration, amenée par la société de consommation, celle du bonheur.

La famille est le lieu où il faut être heureux. D’où ce côté amusant souligné, mis en avant, qui doit servir à montrer qu’on est une famille parfaite.

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