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Ovidie: «Il faut protéger les mineurs du X»

Dans le cadre de notre webdossier sur les féminismes, Ovidie, militante pro-sexe, propose un état des lieux de la sexualité d’aujourd’hui. Un discours cash et plein de bon sens.

Ovidie, féministe pro-sexe, défend bec et ongles les droits des travailleuses du sexe.
Ovidie, féministe pro-sexe, défend bec et ongles les droits des travailleuses du sexe.
Getty Images

Militante pro-sexe de la première heure, réalisatrice engagée, documentariste et journaliste, l’ancienne actrice X Ovidie n’en finit plus de faire trembler les lignes. En 2014, elle interrogeait la sexualité des jeunes femmes à l’heure de la banalisation de l’imagerie pornographique dans le documentaire À quoi rêvent les jeunes filles? En 2017, Pornocratie, fruit de deux ans d’enquête, décryptait l’ubérisation inquiétante de l’industrie du X. En 2018, avec Là où les putains n’existent pas, elle dénonce les abus de l’État suédois pour éradiquer la prostitution. Elle vient de publier À un clic du pire: la protection des mineurs à l’épreuve d’Internet (Éd. Anne Carrière), un cri d’alarme contre les plates-formes de streaming gratuites qui exposent la jeunesse à un accès illimité au porno, sans aucun contrôle étatique. Dans le cadre de notre webdossier sur les féminismes, elle a accepté de discuter militantisme avec nous.

Après vos documentaires sur la pornographie et la prostitution, vous vous emparez d’un sujet sensible: la surexposition des mineurs aux images pornographiques sur Internet. Comment expliquer que ce soit vous qui montiez au front sur ce sujet pourtant politique?

Parce qu’il s’agit d’un véritable enjeu de santé publique et que personne ne fait rien. Les faits sont là: en Europe, un enfant regarde ses premières images pornographiques entre 9 et 11 ans. Ce n’est absolument pas normal. En France, l’article 227-24 du Code pénal interdit de véhiculer un message à caractère violent ou pornographique lorsqu’il est susceptible d’être vu par un mineur (ndlr: idem en Suisse, avec l’article 197-15 du CPS). C’est pourtant ce qui se passe aujourd’hui avec des vidéos accessibles en un seul clic. Je veux simplement que les politiques acceptent enfin de se salir les mains pour faire appliquer la loi sans avoir peur de passer pour des pères la pudeur. Étant donné mon C.V., j’ai l’avantage de ne pas craindre de passer pour une prude.

Selon vous, ce sont les sites de streaming qui ont changé la donne?

Si les mineurs sont tellement exposés au porno, c’est que depuis une dizaine d’années, ces sites proposent du contenu classé X en un seul clic. Pas besoin de carte de crédit ou de code parental. Il suffit d’un smartphone. Une dizaine de ces sites sont responsables de 95% de la consommation de porno dans le monde, et c’est sur ces mêmes sites que les jeunes visionnent leurs premiers films. Pourtant, la société se contente de fermer les yeux. Même les producteurs de films X «à l’ancienne» réclament une censure et une régulation de l’accès à ces plates-formes. Mon propos n’est pas de dire si le porno, c’est bien ou pas, mais de faire en sorte que la loi soit appliquée. Techniquement, ces sites pourraient être géobloqués en cinq minutes, c’est donc bien qu’il manque une volonté politique. En attendant, les spécialistes qui interviennent dans les écoles pour parler de sexualité le disent: aujourd’hui, les élèves ne leur demandent plus comment se protéger d’une grossesse non désirée, mais comment pratiquer la sodomie sans douleur.

La société civile a-t-elle conscience que la pornographie a bien changé?

Ce qui est certain, c’est qu’il existe un réel décalage entre ce que les parents, le personnel éducatif et les politiques supposent et la réalité. Il y a peu, l’ancienne actrice X Nikita Belluci a publié des captures d’écran de messages très crus que lui écrivaient des gamins de 11 à 13 ans. Elle a renvoyé directement ces messages aux parents des jeunes harceleurs pour mettre en lumière le problème de l’accès au porno. Résultat: quand elle ne s’est pas fait bombarder de commentaires haineux en lien avec sa profession, les parents sont tombés des nues.

Pourtant, l’âge du premier rapport se situe toujours autour de 17 ans… Quel est l’impact de la pornographie sur les adolescents?

Ce sont les normes autour de ce premier rapport qui ont énormément évolué. En réalisant À quoi rêvent les jeunes filles? j’ai été frappée par le nombre d’injonctions auxquelles étaient confrontées les adolescentes. Par exemple, la fellation, la sodomie ou l’épilation intégrale sont devenues des pratiques quasi obligatoires. Il y a aussi de nouveaux tabous et du même coup de nouveaux complexes. Par exemple, la question de la performance a pris énormément de place, surtout chez les garçons. Les filles s’inquiètent de l’apparence de leurs vulves, tout comme elles s’inquiètent que leur partenaire aperçoive une goutte de sécrétion intime. Pourquoi? Parce que dans les vidéos pornographiques d’aujourd’hui, il y a des sexes intégralement épilés et des sodomies partout, mais jamais de cyprine ou de sang, puisque lors des tournages, les actrices s’essuient en permanence le sexe avec des lingettes. De même, dans les vidéos qu’ils regardent, il n’y a pas de préservatif…

La sexualité des jeunes d’aujourd’hui n’est donc pas la même que celle d’hier? Serait-elle donc plus violente?

Il y a plus de vidéos disponibles plus facilement, c’est indéniable, et certaines pratiques sont donc banalisées. Mais le porno n’est jamais qu’un reflet exagéré de la société. Si on est dans une société sexiste, le porno sera sexiste, avec des hommes dominants et des femmes-objets. Il n’existe pas de parapluie magique capable de nous protéger, et de protéger les jeunes, de l’influence de la pornographie, pas plus qu’il n’en existe pour nous protéger de la publicité, des clips de rap, de la télé-réalité ou des articles sexo des magazines féminins. Même quand un adolescent ne consomme pas de pornographie, il va baigner dans ces codes. Ça m’est égal que les jeunes femmes se fassent plus ou moins sodomiser qu’avant ou qu’elles fassent plus de «plans à trois» – chacun fait ce qu’il veut – en revanche, je trouve grave qu’elles n’y trouvent pas nécessairement leur compte et intègrent une représentation masculine de la sexualité. La sexualité d’aujourd’hui est une caricature de libération.

Vous avez publié un billet sur le site Brain Magazine en mars 2017 intitulé «Le féminisme pro-sexe est-il mort?» Où en êtes-vous de cette réflexion?

J’aimerais vraiment prendre le temps de faire un état des lieux du féminisme pro-sexe, de poser la question «Que fait-on maintenant?» L’empowerment était une notion fondamentale quand j’ai commencé à militer. Aujourd’hui, ce terme et nos paroles ont été récupérés par la société du spectacle. Il y a vingt ans, on disait qu’il fallait parler plus de sexe et en parler mieux. En 2018, on voit des fesses partout mais nous ne sommes pas plus libres pour autant. Nos revendications d’hier se sont transformées en injonctions. Je crois qu’à l’époque, nous avons fait l’erreur de communiquer sur la notion de «fun», tellement nous voulions dédiaboliser le secteur du porno. C’est dommage, car cette posture nous a empêchés de parler des dysfonctionnements du milieu. Par exemple, sur certains tournages, j’ai vécu des moments anormaux, pas loin du viol filmé. Je n’ai pas pu en parler à ce moment-là car à cause de ce discours axé sur le «fun», j’aurais apporté de l’eau au moulin des antiporno. Avec le recul, je me dis qu’on aurait dû rester pragmatiques, se concentrer sur des notions très concrètes et très sociétales, comme le droit du travail et la stigmatisation des travailleuses du sexe.

Peggy Sastre, féministe pro-sexe comme vous, a coécrit la «Tribune des 100» pour «la liberté d’importuner». Qu’avez-vous pensé de ce texte et de la réponse qui a suivi?

J’estime beaucoup Peggy Sastre intellectuellement, même si je ne suis pas toujours d’accord avec elle. Quand j’ai lu cette «Tribune des 100», j’ai été envahie d’une immense tristesse: les femmes allaient se tirer dans les pattes et le patriarcat se frotter les mains. C’est dommage car je trouvais qu’il y avait une belle énergie positive autour de #metoo, une belle sororité. J’entends Christine Angot quand elle dit que l’on doit se remettre d’un viol, j’entends Catherine Millet lorsqu’elle explique que l’on peut dissocier son corps et son esprit lors d’une agression sexuelle, mais tout le monde n’est pas capable du même cheminement qu’elles. J’ai eu le sentiment d’une confiscation de la parole par une élite intellectuelle qui expliquait depuis en haut comment gérer en bas. Au lieu d’une discussion très calme sur la façon de dépasser un viol, là ça n’a été que du buzz, et le buzz, c’est sale.

Vous prônez plus largement la solidarité entre les femmes…

Plus je vieillis, plus j’ai envie d’écouter les arguments des autres féministes. Certaines ne font pas partie de ma chapelle mais ce ne sont pas des ennemies pour autant. Je suis moins radicale que lorsque j’étais jeune et j’estime que nous pourrions faire front commun sur les causes communes, comme les violences faites aux femmes ou l’avortement. Il y a forcément des points sur lesquels je suis d’accord avec quelqu’un comme Caroline de Haas.

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