Genève a un sexe: c'est un homme

Espace urbainDans l’espace public, hommes et femmes ne sont pas égaux. Un thème qu'aborde le festival Les Créatives, du 13 au 25 novembre.

Le petit bonhomme rouge devient vert... Et si c'était une petite bonne femme, est-ce que la ville aurait un autre genre?

Le petit bonhomme rouge devient vert... Et si c'était une petite bonne femme, est-ce que la ville aurait un autre genre? Image: Ester Paredes

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C’est un skate-park, un terrain de football, un arrêt de tram, un passage souterrain. C’est aussi un banc public, si banal, si neutre en apparence. Homme ou femme, on ne s’y assied pas pour faire les mêmes choses. D’ailleurs, on ne s’y assied pas du tout quand on est une femme. Voilà ce que nous apprennent sociologues et anthropologues. La ville a un sexe. Elle est un homme. Pourquoi? Parce que «les villes sont faites par et pour les hommes», ainsi que titrait le géographe français Yves Raibaud en 2015. Virilisée, la ville. Sexiste, l’espace public. Ça ne saute pas aux yeux. On a tellement l’habitude… Mais qu’on jette seulement un coup d’œil aux feux pour les piétons! Le petit bonhomme, en effet, n’est pas une petite bonne femme. Ce n’est rien? Au contraire, c’est tout l’imaginaire collectif qui reste planté au rouge.


L'éditorial: Genève, où sont les femmes?


Qui alors, de l’éducation ou de l’espace urbain, détermine ces inégalités de symboles, de comportements? Et que faire pour y remédier? C’est le sujet qu’abordent une nouvelle fois cette année Les Créatives. Voici ce qu’en dit Anne-Claire Adet, coprogrammatrice du festival féminin et féministe: «On parle souvent du harcèlement de rue, qui constitue en fait un harcèlement sexiste. Pour ne pas tomber dans les travers sécuritaires et racistes avec lesquels on traite généralement le sujet, c’est par le biais de l’art que nous avons choisi d’interroger la place des femmes dans la ville.»

Ce seront les interventions sur les arrêts de tram de six illustratrices dirigées par Dunja Stanic, du 13 au 25 novembre. Également une parade urbaine, «La rue est à nous toutes», avec la fanfare afro-féministe 30 Nuances de Noir (es), le 24 novembre. Ce sera également une table ronde, «Comment rendre la ville aux femmes», mercredi 14 novembre, avec l’anthropologue Chris Blache, la blogueuse Grace Ly ainsi qu’Héloïse Roman, chargée de projets pour le volet «égalité et diversité» du Service Agenda 21 de la Ville de Genève.

Un enjeu fondamental

Plan large. Une femme dans les Rues-Basses. Elle marche – mais pas trop vite, on pourrait la croire paniquée. Sans traîner non plus – on pourrait s’imaginer qu’elle attend quelque chose. De fait, une femme dans la ville n’est pas légitime comme l’est un homme. Ou alors, c’est qu’elle fait ses courses, trimballe sa petite famille. Peut-être même qu’elle va travailler. Mais flâner? Certainement pas, ainsi que l’analyse Chris Blache (lire l’interview ci-contre).

Le sujet semble secondaire? Il est pourtant fondamental: interroger le comportement des femmes dans l’espace public, c’est toucher à leur place en général dans nos sociétés. Qu’on prenne acte des commentaires trop souvent négatifs à l’annonce d’un tel sujet, voilà qui nous donne la mesure de l’enjeu: «Va voir en Amérique du Sud, c’est autre chose», «Si je ne me sens pas bien au skate-park, c’est à cause des mecs qui sont cons», «Hommes et femmes, on n’est pas égaux».

À qui profite l’argent public?

Sensibiliser. C’est le premier pas. Indiquer au quidam ce qui cloche et ce qu’on peut faire. Mais aussi aux décideurs. En marge des Créatives, le personnel administratif de la Ville aura son atelier thématique «Genre et espace public». Qu’on traite des terrains de sport, des lieux de loisirs, de la gestion et de l’aménagement de l’espace public, «il doit s’agir d’une démarche commune à l’ensemble des services», soutient Sandrine Salerno, magistrate en charge du Département des finances et du logement, auquel est lié le bureau pour l’égalité d’Agenda 21. En 2017, la Municipalité produisait ses premières données, précisément sur les moyens financiers alloués aux infrastructures sportives, et l’on constatait que le football, essentiellement pratiqué par des hommes, recevait des moyens plus importants que la natation, pratiquée pour moitié par des femmes. Mais de telles données restent encore trop rares.

Et sur le terrain? La vedette, ces dernières années, a été tenue par le skate-park de Plainpalais, situation centrale oblige. Un programme visant à plus de mixité a été mis en place, ou comment faire en sorte que les femmes accèdent à une zone presque exclusivement masculine. Avec notamment des cours de skate pour les filles et des périodes qui leur sont réservées. Il semblerait qu’un léger changement soit amorcé, quand bien même il faudra voir comment la situation évoluera sur le long terme.

Autres lieux, autres générations: pour les discothèques, l’association «We Can Dance It» a élaboré un label égalitaire afin de sensibiliser les gens de la nuit, noceurs aussi bien que serveurs et videurs. On garde en tête également L’Usine. Le coin rebute maints noctambules. Pourtant, les femmes – du moins celles qui connaissent le lieu – s’y sentent en général à l’aise. Sans doute la mentalité de la maison y est-elle pour quelque chose. Ce sont des recommandations, affichées aux entrées: «Ici, on ne tolère ni sexisme, ni racisme, etc.». «Ça rassure les parents quand leurs filles sortent la nuit», admet un parent.

Stratégies féminines

«La ville n’est pas à feu et sang», nuance avec humour la sociologue Marylène Lieber. Avant de rappeler que les violences les plus graves à l’encontre des femmes ont surtout lieu dans l’espace domestique, pas dans la rue. La rue, alors… «Les jeunes femmes en particulier circulent et sont partout dans la ville mais n’occupent pas l’espace, raison pour laquelle on ne les voit pas», constate la sociologue. C’est ce que relève également le travail de Monika Piecek-Riondel: les travailleurs sociaux qui interviennent dans l’espace public ont plus souvent affaire aux garçons, car les filles fréquentent des lieux plus discrets, voire semi-privés, par exemple les cours entre les immeubles, comme c’est le cas aux Grottes, ou les fast-foods. «Depuis toujours, poursuit Marylène Lieber, les femmes, notamment les jeunes, élaborent des stratégies pour sortir, en prenant en compte les risques dont elles pourraient être l’objet. La nouveauté, c’est le regard qu’on porte sur cette question.»

À présent, il faut retourner à l’école. Le terrain de football au milieu, pour les garçons, et les filles autour. «La cour de récréation est le premier lieu public de la discrimination spatiale», rappelle Véronique Ducret, cofondatrice du Deuxième Observatoire, institut romand de recherche et de formation sur les rapports entre les hommes et les femmes. Mais changer la donne est possible: «Les filles aussi aiment le football. Donnez-leur la possibilité d’apprendre et de jouer, comme c’est le cas avec le projet pilote de l’école de Chandieu, à Genève, et vous les retrouverez sur le terrain!»

Table ronde Mercredi 14 novembre à 18 h 30, Théâtre Saint-Gervais, avec Chris Blache, Héloïse Roman et Grace Ly. Modération: Laurence Difélix. Parade urbaine Samedi 24 novembre, départ à 15 h devant Uni Mail. Infos: lescreatives.ch


La mixité des usages favorise les femmes

Chris Blache, anthropologue, cofondatrice du think tank Genre et Ville.

Chercheuse spécialisée dans le domaine urbain, ouvertement féministe, l’anthropologue française Chris Blache a cofondé en 2012 le think tank Genre et Ville. Qui est également un «act tank». Parmi les actions menées par Chris Blache et ses collègues, le réaménagement de la place du Panthéon, à Paris, avec le groupement Les MonumentalEs, a valeur d’exemple: d’une place mangée par les voitures, les conceptrices ont fait un lieu privilégiant confort et mixité.

Mercredi 14 novembre, dans le cadre du festival Les Créatives, à Genève, Chris Blache participera à une table ronde sur le thème «Comment rendre la ville aux femmes».

Chris Blache, vous êtes anthropologue et militante: ce sont deux aspects indissociables l’un de l’autre?

Une telle recherche n’aurait pas été possible sans le prisme de départ, qui se revendique comme féministe. Nous avons fait le choix d’un discours politique, nécessaire pour changer les habitudes.

Quel regard portez-vous sur la ville en général?

Notre ville est très normative. Elle est avant tout fonctionnelle et ne favorise pas les loisirs. C’est là un ordre très masculin. Qui se reporte sur le plan financier. Quels moyens utilise-t-on pour faire quoi et pour qui? La voiture, par exemple, est utilisée par une majorité d’hommes. Or que constate-t-on dans une ville comme Paris? La présence d’un mobilier surnuméraire consacré à la voiture: chaussées, carrefours, places de stationnement… Y compris les passages piétons! On pourrait y voir un élément à l’avantage des piétons; pourtant, il s’agit bien d’un dispositif conçu pour le trafic automobile.

Comment juger de la place des femmes en ville?

Concernant les femmes, comme les hommes, le mot central est «légitimité». Autrement dit, quel comportement attend-on d’un homme ou d’une femme? Dans les faits, cette légitimité varie selon le genre. Les hommes occupent l’espace public fait par et pour eux. À condition toutefois qu’ils adoptent un comportement perçu comme masculin. Ce qui, du reste, exclut les hommes qui ne répondent pas à cette norme. Pour les femmes, c’est autre chose: tout dépend de la fonction. Une femme traverse la ville en famille, avec une poussette? Son comportement est légitime. Elle est seule, elle flâne, elle s’assied? Les regards alentour vont se modifier. Et encore faut-il que la femme s’y autorise elle-même, ce qui n’a rien d’évident.

A priori, cependant, on constatera qu’il y a autant d’hommes que de femmes dans l’espace public…

C’est vrai. Mais quand on se met à dénombrer clairement qui fait quoi, ce qui constitue la base du travail de terrain d’une anthropologue, alors les différences se manifestent clairement. Sur une place, dans la rue, la majorité des femmes adoptent un comportement de «stop & go». Elles sont moins souvent seules, et restent vigilantes.

Pouvez-vous nous donner un exemple de lieu où femmes et hommes ne se comportent pas de la même manière?

«Les bancs ont-ils un sexe?» telle était l’interrogation posée par l’une de nos publications. La réponse est oui. Et il est masculin! Comment arrive-t-on à ce constat? En interrogeant sur un plan large la fonction du banc. Quels comportements autorise-t-il? Que permet-il de regarder? Ce banc est-il un décor? Est-il, comme c’est souvent le cas en ville, posé devant les voitures garées? Peut-on s’y allonger, faire la conversation? Y a-t-il un accoudoir? Notre constat est le suivant: si l’on crée de la diversité dans les possibilités d’usage, on va privilégier la pluralité des usagers, donc des usagères aussi. Ce banc accueillant, confortable, où l’on peut aussi bien flâner que s’allonger (en acceptant la présence des sans-abri, mais oui!) va susciter non plus un usage contraint, monolithique et genré, mais une vie plus complexe et du «vivre ensemble».

Si je résume votre propos, plus un lieu permet d’activités diverses, plus il favorise la mixité?

C’est ce qu’on observe dans les parcs qui ont été conçus dans ce but. Ainsi du parc de la Villette, à Paris, qui comprend des zones de détente, de bronzage, de pique-nique, de jeux. De sport également, mais pas uniquement. Sans que rien ne soit imposé, il en résulte pourtant un équilibre des usagers. Où l’on trouve autant d’enfants que de jeunes et d’adultes, de femmes que d’hommes, ainsi que des communautés d’origines diverses. La Villette est un parc privé, mais peu importe. Ce qui a été déterminant, ce sont les choix des concepteurs il y a de cela trente ans. Il y avait une volonté manifeste de créer un lieu polymorphe, avec une vraie réflexion en amont. «Un lieu pour tout le monde», voilà également ce qui a été imaginé pour les quais de Paris. «Paris plage», c’est très peu de chose: des transats, des jeux tracés au sol, du sable, quelques prises d’escalade. Mais cela suffit à créer une mixité d’usagers, y compris une mixité de genre. Ce qu’on relève, enfin, c’est que la fonction précise d’un lieu a en effet son importance, mais plus encore son ambiance.

Améliorer l’espace public n’est donc pas qu’une affaire de mobilier?

C’est ce qu’on a pu vérifier encore en modifiant la place du Panthéon, dans le centre de Paris. On est à côté de la Sorbonne, beaucoup d’étudiants s’y arrêtaient pour manger à même le trottoir. On a repensé l’espace, ajouté des tables. Depuis, la place est occupée en permanence.

Faut-il nécessairement, pour créer des lieux de mixité, annoncer publiquement cette intention?

Concernant la place du Panthéon, pour la première fois, cet aspect était mentionné dans le cahier des charges. Mais encore faut-il que les concepteurs aient les compétences requises. Ce qui n’est pas toujours le cas, et de loin. On risque de retomber dans les mêmes travers que l’on dénonce. J’ai en tête l’exemple d’un espace qui a été repensé dans ce sens. À l’arrivée, on avait sur place des zones délimitées par du rose pour les filles et du bleu pour les garçons!

S’agit-il de sensibiliser les urbanistes, les architectes, les ingénieurs?

Prenons l’exemple français: nous avons des écoles d’architecture qui forment des corps de métiers étatiques, très masculins, dans lesquels les femmes elles-mêmes adoptent les habitudes, les manières de faire propre à l’ordre masculin. Cet ordre, c’est Haussmann, les boulevards, la ville hygiéniste, bien rangée. Pour changer l’espace public, il faut changer l’état d’esprit de ceux qui font la ville. Une femme traverse la ville en famille, avec une poussette? Son comportement est légitime. Elle est seule, elle flâne, elle s’assied? Les regards alentour vont se modifier…

Créé: 10.11.2018, 10h14

Quatre exemples genevois qui interpellent

Cour d’école



La manière dont femmes et hommes se comportent dans les lieux publics, voilà un mécanisme qui s’établit très tôt, dès l’enfance. Le premier lieu de discrimination spatiale, c’est la cour de récréation: le terrain de foot au milieu, utilisé de préférence par les garçons, et les filles autour. Un exemple répandu à Genève. Aux filles, on apprend à «contourner», à ne pas «s’aventurer». Et si l’on met, comme ici, un château à la place des buts, filles et garçons jouent-ils au roi et à la princesse?

Terrain de football



À Genève comme ailleurs, c’est l’infrastructure sportive la plus répandue. Également l’une des plus grandes en surface occupée. En moyenne, chaque terrain comprend environ 7000 mètres carrés de pelouse, synthétique ou naturelle. Pour un usage exclusivement réservé aux footballeurs. Logique? De l’avis de l’anthropologue Chris Blache, un espace aussi conséquent devrait être consacré à des activités variées, favorisant ainsi une mixité d’usagers.

Passage souterrain



Ira, ira pas? Lorsqu’on interroge la place des femmes en ville, le premier objet qui vient à l’esprit, c’est la sécurité la nuit. Pourtant, maintes études ont montré que la plupart des agressions d’ordre sexuel ont lieu en fin de journée. N’empêche: on apprend aux femmes à avoir peur de la pénombre, du passage sans visibilité. Faut-il pour autant éclairer? Mieux encore: éclairer, mais de sorte que la zone soit agréable et donne envie à tout le monde d’y passer.

Banc public



Que suggère le banc idéal, sinon la position dite du «ravi»? C’est un homme, il prend son temps, il a l’air content. Il flâne, il s’assied. Tout ce que la femme n’ose pas se permettre? Les femmes qui s’arrêtent dans l’espace public sont rares, nous font savoir les chercheurs. Que dire alors de celles qui décident de s’asseoir? Dans ce cas, elles lisent, elles mangent, elles manipulent leur téléphone… Ne rien faire, en revanche, semble réservé aux hommes.

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