«Fake news», l’ennemi public numéro 1

Vie numériqueFaut-il craindre les fausses informations qui circulent sur les réseaux sociaux? À Genève, à l’école comme à la maison, la lutte s’organise.

Selon le sondage Ifop paru cette semaine, 16% des Français estiment que l’homme n’a jamais mis les pieds sur la Lune.

Selon le sondage Ifop paru cette semaine, 16% des Français estiment que l’homme n’a jamais mis les pieds sur la Lune. Image: Reuters

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Imaginez une version moderne de David contre Goliath, un combat 2.0 dans lequel un frêle internaute en quête de vérité s’oppose à coups de clics à un géant qui hurle que la Terre est plate, que l’homme n’a jamais marché sur la Lune ou qu’il existe une plante qui guérit miraculeusement le cancer.

À la fin, David gagnerait et Internet serait définitivement débarrassé des multiples théories du complot et autres fake news qui pourrissent les fils d’actualités et nos cerveaux. Sauf que ce combat n’a pas lieu. Dans la réalité, David se contente de retweeter, sans vérifier, que le kebab pourrait être interdit en Europe (faux!), et partage sur Facebook un article qui démontre le lien de causalité entre l’autisme et les vaccins (encore faux!).

Et le phénomène prend de l’ampleur. Cette semaine, un sondage Ifop révélait aux Français abasourdis qu’ils étaient 80% à croire à au moins une théorie du complot. Et même 9% à penser que la Terre en réalité est plate. Hilarité mondiale. L’information a tourné en boucle, avant que certains ne pointent du doigt les biais méthodologiques de l’étude.

«Je partage ces réserves mais il ne faut pas pour autant invalider la totalité des résultats, nuance Gérald Bronner, sociologue spécialiste du phénomène de désinformation et bête noire des conspirationnistes (lire ci-contre) . Ce sondage a, entre autres, permis de mettre en avant le fait que les jeunes adhèrent plus que n’importe quelle autre classe d’âge aux théories du complot.»

Gare à la jeunesse

Parce qu’ils s’informent massivement à travers les réseaux sociaux, sur lesquels les fake news fleurissent comme les faits alternatifs dans la bouche de Trump, les moins de vingt ans seraient donc les principales victimes de la désinformation.

Mais comment lutter efficacement? «Avec l’école!» répondent certains. «La lutte contre les fake news est une préoccupation qui prend de plus en plus d’importance chez les enseignants», affirme Christian Georges, collaborateur scientifique à la Conférence intercantonale de l’instruction publique et organisateur de la Semaine des médias. «Le Plan d’études romand mentionne les objectifs de façon claire, reste à les mettre en pratique par les enseignants, plus ou moins bien armés pour le faire. Il n’existe pas d’outil magique que nous pourrions distribuer pour apprendre aux élèves à débusquer les fake news. Les professeurs doivent s’intéresser à cette problématique, identifier les ressources pour tester la fiabilité des infos.»

Genève est un canton pionnier dans l’éducation aux médias, un cours qui existe depuis près de cinquante ans. Quelque 180 professeurs, tous volontaires, sont formés à éveiller l’esprit critique des élèves, en plus de l’enseignement de leur matière. Et ça marche: «Les élèves adorent! C’est un véritable souffle de culture générale pour eux, assure Dalila Choukri, cheffe de groupe Médias et Image au Département de l’instruction publique, de la culture et du sport (DIP). Nous leur apprenons à démêler le vrai du faux, à recouper les informations, à vérifier s’ils peuvent faire confiance à tel site Internet ou tel blogueur, à décoder les images, la musique qui accompagne un pseudo-reportage ou l’intonation d’une voix off… Ça les passionne, ils en retirent toujours quelque chose.»

Retrouver un esprit critique

Reste qu’il semble difficile de se reposer uniquement sur le corps enseignant pour lutter contre les fausses informations. «Le rapport à l’information des parents, et plus largement des adultes, est primordial, confirme Christian Georges. Or, on constate qu’il y a une rupture générationnelle. Il y avait ceux qui consacraient un peu de leur budget à l’achat d’un abonnement de journal, et aujourd’hui des gens qui préfèrent mettre de l’argent dans l’achat du dernier smartphone et estiment qu’à partir du moment où ils ont acheté le «tuyau», l’information doit aller avec.» Selon lui, un des éléments de lutte pourrait être la responsabilisation de chacun: «Les gens n’aiment pas être arnaqués lorsqu’ils achètent sur le Net. Du coup, ils vont lire les commentaires, comparer plusieurs sites. Ils devraient simplement adopter la même attitude avec l’information.»

«Depuis toujours, l’homme a cru aux complots, explique Laurence Kaufmann, sociologue de la communication à l’Université de Lausanne. Tout simplement car c’est un moyen extrêmement efficace d’expliquer quelque chose que l’on ne comprend pas. C’est humain, tout comme la propension que nous avons de donner une forme aux nuages. Mais aujourd’hui les nouveaux médias jouent le rôle d’amplificateurs. Qui plus est, un algorithme se charge de venir les confirmer dans leurs croyances en proposant des contenus similaires. Il y a aussi une forme de déresponsabilisation: les gens ne se sentent pas responsables lorsqu’ils retweetent quelque chose, ils ne font que passer l’information…»

Un danger pour la démocratie?

La technique de propagation d’une fausse rumeur de façon volontaire est bien connue des chercheurs. Tout commence par des attaques coordonnées lancées sur des forums, une information rapidement relayée par une poignée d’activistes et qui, à force de partages et d’articles orientés, finit par atterrir sur l’écran de l’internaute lambda. Ainsi, seuls un millier de relais suffisent pour qu’une intox accède au Graal ultime: le statut de «trending topic» sur Twitter.

Lors de la campagne présidentielle américaine, la rumeur d’une prétendue maladie grave de Hillary Clinton avait bruissé dans les réseaux. Plusieurs sites partisans avaient alors diffusé ce mensonge dans le but de discréditer la démocrate. Idem avec le «Pizza Gate», théorie du complot sur un prétendu réseau pédophile impliquant la candidate. Partagés plusieurs milliers de fois sur les réseaux sociaux, ces hoax auraient joué un rôle dans l’échec de l’ancienne secrétaire d’État américaine dans la course à la Maison-Blanche.

Le pouvoir de nuisance des fake news dans une société démocratique est donc tel que même la classe politique envisage de plus en plus sérieusement de se doter d’un arsenal légal pour les contrer, à l’exemple de l’Allemagne. En France, Emmanuel Macron a annoncé vouloir lutter efficacement contre les fausses informations, notamment en période électorale. Mais la formule magique n’a pas encore été trouvée. Conscients de l’urgence, des grands acteurs d’Internet comme Google ou Facebook ont développé des outils de lutte, mais parce que ces géants restent à la fois juge et partie, ces solutions s’avèrent peu efficaces. Bien dommage, car dans une société de plus en plus dépendante du numérique, la lutte contre les fake news et l’éducation dans le domaine de l’information, des jeunes comme des moins jeunes, apparaissent de plus en plus comme des urgences civiques.


En Allemagne, la loi visant à réguler Internet divise

La mesure «NetzDG», entrée en vigueur outre-Rhin le 1er janvier, permet de sanctionner jusqu’à 50 millions d’euros les réseaux sociaux qui ne suppriment pas les publications haineuses ou les «fake news». Mais son application déclenche une vague de protestations: juristes, partis politiques, ONG, blogueurs ou utilisateurs d’Internet y voient une menace à la liberté d’expression.

Visant à «améliorer l’application de la loi sur les réseaux sociaux» selon les termes officiels, le texte concerne les réseaux sociaux qui possèdent au moins deux millions d’utilisateurs. Facebook, YouTube, Instagram ou Twitter sont désormais obligés d’effacer dans les 24 heures tous les messages «susceptibles de poursuites judiciaires» et une semaine pour les cas moins «évidents».

Mais cette loi réussira-t-elle à lutter efficacement contre la haine et les délits sur Internet? Beaucoup en doutent. Déjà pendant le débat au parlement en juin dernier, un mouvement regroupant différentes organisations professionnelles et citoyennes avait dénoncé un texte voté dans l’urgence. Nommé «Alliance pour la liberté d’opinion», il comptait notamment la Fédération des télécommunications et des nouveaux médias (Bitkom) et la Fédération des journalistes allemands (DJV).

Les partis d’opposition réclament également la suppression de cette loi initiée par Heiko Mass, le ministre social-démocrate de la Justice, accusé d’avoir été trop vite. «Il faut tout refaire», estime Nicola Beer, la secrétaire générale du Parti libéral (FDP). «Il est naïf de croire qu’on résoudra le problème des messages de haine avec une simple loi. Ils réapparaîtront sur d’autres plates-formes moins surveillées», ajoute-t-elle. «Cette loi piétine tous les fondements de l’État de droit», martèle Sahra Wagenknecht, présidente du groupe parlementaire de la gauche radicale (Die Linke).

Quant aux écologistes, ils dénoncent une «privatisation de l’Etat de droit». «Facebook & Co reprennent désormais le travail réalisé par les tribunaux depuis des années. Mais sans les poursuites judiciaires», regrette Konstantin von Notz, porte-parole des Verts (Die Grünen). «Cette loi mérite donc des corrections (…) Les réseaux sociaux doivent embaucher ou confier le travail à des contrôleurs qui aient des formations de juristes», insiste l’écologiste. «Bien sûr, il faut lutter contre la haine sur Internet. Mais les opérateurs privés ne sont pas en mesure de prendre les bonnes décisions», poursuit-il.

Dans le doute, les réseaux sociaux auront en effet tendance à effacer plus de messages que nécessaire pour ne pas risquer des amendes. Konstantin von Notz craint un «abus de blocage» (overblocking) qui touchera finalement ceux qui luttent justement contre la haine sur les réseaux. Le premier à en faire l’expérience a été le journal satirique «Titanic» qui a vu son compte bloqué le 2 janvier après avoir repris le tweet d’une députée d’extrême droite alors qu’il ne s’agissait que d’une satire. «Les réseaux se moquent de savoir s’ils touchent à la liberté d’expression. Dans le doute, ils bloquent», dit Konstantin von Notz. Pour eux, l’important est d’éviter la sanction financière.

«Ce que nous redoutions est arrivé: une entreprise américaine décide de notre liberté d’expression», regrette Christian Mihr, le président de l’organisation Reporter sans frontières en Allemagne. Une position que partage le patron du groupe de presse Axel Springer (qui publie entre autres le grand quotidien populaire «Bild»). «Si une entreprise comme Facebook peut décider des contenus diffusés, il n’y aura bientôt plus de pluralisme. Il n’est pas pensable que Facebook puisse faire des choix rédactionnels avec une position aussi dominante sur le marché», estime Mathias Döpfner.

Même le camp conservateur, qui avait pourtant voté avec le Parti social-démocrate (SPD) en faveur de cette loi en juin 2017, est divisé. Au point que certains se disent prêts à s’allier avec l’extrême droite (AfD) pour supprimer le texte. «Si l’on ne trouve pas de solution raisonnable, je n’aurai pas d’autres choix que de voter avec l’AfD», a prévenu le conservateur bavarois Hans-Peter Friedrich (CSU), vice-président de l’assemblée fédérale (Bundestag).

Pour l’extrême droite, qui vient d’entrer à l’assemblée fédérale fin 2017, ce débat est du pain bénit. Après le blocage du compte Twitter de sa députée Beatrix von Storch pour un tweet raciste, elle s’est posée en victime de la «censure d’Etat». Christophe Bourdoiseau, Berlin

(TDG)

Créé: 13.01.2018, 11h50

Gérald Bronner: «chaque internaute pourrait se responsabiliser»

Interview

Sociologue et auteur de la Démocratie des crédules (PUF, 2013), Gérald Bronner connaît les théories du complot et le phénomène des fake-news sur le bout des doigts. Ce professeur à l’Université Paris-Diderot et membre de l’Institut universitaire de France étudie depuis de nombreuses années les mécanismes du fanatisme, des croyances collectives et du sentiment conspirationniste. Interview.

Que penser du sondage IFOP consacré aux théories du complot paru cette semaine?
Je partage les réserves méthodologiques qui ont été avancées, néanmoins il ne faut pas invalider l’intégralité des résultats pour autant. Ce sondage met en exergue trois éléments très intéressants. Premièrement, il y a une grande corrélation entre radicalité politique et tentation complotiste. Ensuite, il montre que les jeunes croient plus que n’importe quelle autre classe d’âge aux théories du complot. Enfin, et cela m’a surpris, il démontre la force de la théorie dite «du grand remplacement», à laquelle 48% des Français déclarent adhérer.

Pour tuer dans l’œuf les fake news et leur diffusion, la solution pourrait-elle être de légiférer?
C’est l’actualité en France et un sujet éminemment politique. L’Ukraine et la Finlande ont tenté des expériences plus ou moins malheureuses, sans succès à ma connaissance. Je reste dubitatif sur l’arme législative, sauf en ce qui concerne la lutte contre les bots malveillants ou les comptes fictifs venus de l’étranger. Il faudrait sévir et interdire ce type de pratiques. En ce qui concerne les contenus, je crois d’avantage à une ordinalité qu’à une interdiction. Il n’est pas normal de laisser de fausses informations caracoler en tête des moteurs de recherche. Facebook et Google pourraient agir de concert avec les politiques pour repenser cette ordinalité.

Selon le sondage de l’IFOP, les jeunes s’avèrent les plus crédules. Faudrait-il leur enseigner dès l’école à débusquer les fake-news?
Il faut prendre au sérieux l’idée de formation des esprits. C’est le devoir d’une démocratie de former des citoyens autonomes et libres. Les élèves sont déjà surchargés, il me semble difficile d’alourdir la charrette des cours. En revanche, il me semble prioritaire d’apprendre aux élèves comment fonctionnent leurs cerveaux. L’initiation à l’existence de biais cognitifs peut se faire dans toutes les matières. Des chercheurs travaillent depuis longtemps sur ce sujet, il ne manque qu’une volonté politique pour utiliser ce savoir à l’école et former les jeunes à l’esprit critique de façon scientifique.

Selon vous, les internautes pourraient aussi s’investir un peu plus?
La dérégulation de l’information profite à certains. Si chacun, sur les sujets qu’il connaît le mieux, pouvait consacrer du temps à rétablir des vérités sur le Net, on réglerait le problème de l’asymétrie de l’information. Ce serait une forme de militance, certaines chaînes formidables le font sur YouTube. En vérité, il n’y a que les propagandistes qui prennent ce temps, et c’est pour cela qu’ils sont plus visibles.

Que dire des médias, qui, faute de vérification, participent à la diffusion de fake news?
Les médias sont pris en otage par la dérégulation de l’information, beaucoup de rédactions licencient, la pression sur les journalistes est toujours plus forte. Dans ce contexte, il est tentant de céder à cette démagogie, et à la diffusion d’une information «plus vendeuse». Je trouverais formidable que les journalistes, à l’image des médecins ou des avocats, fondent une sorte de Conseil de l’ordre pour tenter de réguler la profession. À court terme, il n’y aurait pas de retombées mais à moyen ou long terme, cela pourrait permettre de lutter contre la défiance générale envers les médias.

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