Les émojis, ces drôles de petites bêtes virtuelles

Vie numériqueOmniprésents sur les écrans, ils sont les hiéroglyphes 3.0. Des petits nouveaux débarquent en 2016 et même Facebook s'y met.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Trop occupés à regarder nos voisins français s’étriper sur la pertinence ou non des accents circonflexes, oublierait-on un peu vite que deux milliards d’utilisateurs de smartphone font fi de ces considérations orthographiques? Ce sont les émojis, ces mots-images, qui règnent en maître et ponctuent les conversations par écrans interposés. Au point d’obliger Facebook, d’habitude prescripteur, à suivre la musique. Le réseau social compte, dans les semaines à venir, enrichir les interactions virtuelles de cinq pictogrammes supplémentaires, en plus du traditionnel «j’aime». Si le LOL est bel et bien mort, vivent les émojis «Love», «Haha», «Sad», «Wow» et «Angry». Et histoire d’asseoir encore plus la suprématie de ce langage virtuel, le Consortium Unicode – l’organisme international chargé d’unifier les caractères et symboles utilisés sur les terminaux numériques à travers le monde – vient de valider la liste des 74 nouveaux venus qui pointeront le bout de leur pixel durant l’année 2016. Bref, un phénomène mondial en passe de devenir le symbole de la génération numérique.

«Nous sommes en train de vivre un moment crucial dans l’histoire de l’écriture», s’enthousiasme Laurence Allard, maître de conférences à l’Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel de Paris3/Lilles3. Effectivement, des spécialistes voient dans cet avènement une forme de remise en cause des alphabets classiques, incapables de s’adapter à notre besoin de mobilité et donc de rapidité. «L’émoji est un signe rapide et économique, parfait pour les micromoments mobiles. Les montres connectées sont particulièrement propices à cette forme de communication minimaliste. En termes de sémiologie, c’est très riche.»

Et le phénomène ne cesse de s’intensifier. Aujourd’hui, près de la moitié des textes postés sur Instagram comprennent au moins un émoji. Ils n'étaient que 10% il y a quatre ans. Mais qui sont ces petits squatters d’écran si politiquement corrects? Dans la palette des 1200 émojis à disposition, le plus populaire est sans conteste le «Face with tears of joy», comprendre «le visage avec des larmes de joie». Le joufflu pleurnichard représente à lui seul 17% des émojis utilisés aux Etats-Unis et plus de 20% de ceux qui s’envoient au Royaume-Uni. La France est le seul pays qui lui a préféré le cœur, et le glisse dans 55% des partages.

L’émoji est sorti de l’adolescence et conquiert de nouvelles terres, adultes celle-là. Pour sa campagne sur les espèces menacées en mai 2015, le WWF a choisi d’employer des émojis animaux. De même, la récente COP21 qui s’est tenue à Paris a largement utilisé les célèbres symboles pour sa communication visuelle. «Ils donnent désormais lieu à des usages artistiques, précise Laurence Allard. Des artistes numériques recomposent par exemple des tableaux célèbres en émojis.»

Au point que certains voudraient transformer l’essai et créer une véritable langue. Fred Benenson, l’homme qui a traduit Moby Dick en pictogrammes (devenu du coup «Emoji Dick») vient de sortir un guide qui tente d’appliquer des règles grammaticales et de syntaxe aux mots-images. «Je suis sceptique. Déjà parce que l’interprétation diffère selon les terminaux, même si le Consortium Unicode veille à uniformiser tout ça. Mais également parce qu’il s’agit d’un jeu de langage. Les utilisateurs pourraient vouloir garder cet aspect ludique.»

Mais face à la déferlante de symboles, faut-il craindre un appauvrissement des langues traditionnelles? La plupart des linguistes estiment que non, à l’image de Pierre Halté, docteur en sciences du langage: «L’émoticône n’a pas pour fonction de remplacer les mots, elle remplace un geste, une mimique, une intonation que l’on pourrait avoir à l’oral. Il s’agit d’un complément, d’un palliatif qui va servir à adoucir les échanges», explique-t-il.

Une étude du CNRS publiée en mars 2014 concluait que les textos n’étaient pas une menace pour l’orthographe mais, au contraire, une nouvelle occasion de pratiquer l’écrit. «On ne va pas dire que les gestes appauvrissent la langue, alors pourquoi les émoticônes le feraient-elles? Nous avons toujours utilisé les images pour nous exprimer. Les hiéroglyphes étaient par exemple bien plus complexes que les symboles que nous utilisons aujourd’hui sur nos smartphones», ajoute le spécialiste. Laurence Allard va plus loin: «Ces émojis permettent à ceux qui ne savent pas écrire, ou pas encore, de communiquer sans le côté laborieux de l’orthographe. Ils jouent donc un rôle social et élargissent le cercle des locuteurs.»

Succès oblige, les émojis n’ont pas tardé à agacer. Trop politiquement corrects, trop blancs ou trop chastes. Il n’existe par exemple aucun émoji sexuel. Les utilisateurs coquins se contentent de détourner le sens de l’émoji aubergine pour représenter le sexe masculin ou l’émoji pêche pour figurer un arrière-train. Le Consortium Unicode a encore de belles années devant lui.

Les émoticônes servent souvent à remplacer un geste ou une mimique dans le langage écrit. DR (TDG)

Créé: 05.02.2016, 22h22

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Grève: la crudité de certains slogans a choqué
Plus...