Apprendre à la maison: l’autre école

Rentrée scolaireTandis que près de 76 000 élèves rentrent en classe lundi, zoom sur une alternative méconnue.

En Suisse, l’école à la maison ne concerne que 0,01% des enfants. À Genève, ils sont 36 pour l’année scolaire à venir.

En Suisse, l’école à la maison ne concerne que 0,01% des enfants. À Genève, ils sont 36 pour l’année scolaire à venir. Image: PATRICK VALASSERIS

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Incompréhension. Méfiance. Voire même hostilité. C’est en substance les réactions que rencontrent les parents qui décident de déscolariser leurs enfants. Comprenez les retirer du système scolaire traditionnel pour faire l’école à la maison. À Genève, 36 élèves vivront donc la rentrée depuis leur salon. Loin d’être une hérésie ou un délire de hippie sur le retour, la tendance s’intensifie partout en Europe. Cette pratique, dans sa version moderne, nous vient des États-Unis, d’où le terme anglo-saxon fréquemment employé de homeschooling. En Suisse, cela concerne 0,01% de la population. Une goutte d’eau dans l’océan éducatif.

Olivier Maulini, responsable du laboratoire de recherche Innovation-Formation-Education de l’Université de Genève, connaît bien le phénomène pour l’avoir étudié: «La tendance est à la hausse, principalement parce qu’un nombre croissant de familles se défient d’une école publique qu’elles jugent tour à tour dangereuse, médiocre, peu stimulante ou orientée idéologiquement. Sans surprise, on constate que la pratique du homeschooling concerne d’abord les parents possédant un niveau élevé de formation et de qualification, et élevant leurs enfants en couple.»

On ne touche pas à l’école!

Mais il ne s’agit pas toujours d’une démarche philosophique: «Pour ceux dont l’enfant ne parvient pas à s’adapter au système scolaire classique, l’école à la maison est la seule alternative possible», explique Débora Lutolf, mère de quatre enfants. Il y a neuf ans, lorsqu’elle a déscolarisé sa fille aînée, diagnostiquée surdouée, elle s’est heurtée à beaucoup d’animosité: «S’attaquer à l’école provoque des réactions très primaires. Certaines personnes m’ont même définitivement tourné le dos. Mais ma fille souffrait énormément, elle ne voulait plus apprendre, elle se plaignait que ça n’allait pas assez vite pour elle en classe. Dans ces conditions, la décision s’est imposée d’elle-même. Aujourd’hui, elle a 14 ans, appartient au Conseil des jeunes de la ville de Lausanne, fait du tir à l’arc et range sa chambre! On est donc loin de ce que l’imaginaire populaire dit de l’école à la maison.»

La jeune femme tient aujourd’hui une page Facebook pour permettre à ceux qui prennent eux-mêmes en charge l’éducation de leurs enfants d’échanger conseils et expérience. Car le homeschooling ne s’improvise pas et bien s’entourer est primordial. «Certaines familles font tout elles-mêmes et revendiquent leur autarcie, précise Olivier Maulini. Mais d’autres opèrent en réseau, y compris informatique, les ressources et les compétences de certains parents pouvant compléter celles des autres. C’est souvent une communauté – et pas seulement un ou deux parents isolés – qui veille sur l’éducation des enfants et leur sociabilisation.» Concrètement, l’enfant ne passe que deux ou trois heures par jour à travailler, le reste de l’apprentissage se fait selon les questions qu’il pose. Il s’intéresse à l’espace? Zou, le parent-enseignant en profite pour le nourrir intellectuellement d’informations dans le domaine. Des vacances en Roumanie se profilent? Tac, le pays devient prétexte à un cours d’histoire ou de géographie.

Un énorme investissement

«À Genève, nous ne sommes pas assez nombreux pour former une communauté aussi efficace que dans le canton de Vaud mais nos deux réseaux sont très soudés», raconte Hélène Keller Bonacchi, présidente de l’association Instruire en liberté – Genève, qui compte une quinzaine de membres. «Heureusement, Internet facilite énormément la vie des parents qui font le choix d’enseigner chez eux. La richesse des ressources y est telle que le plus difficile, c’est de faire le tri!» ajoute-t-elle. Maman de quatre enfants, elle a opté en 2006 pour l’école à la maison: «Je voulais offrir à mes enfants un enseignement plus en accord avec mes valeurs et plus respectueuse de leur rythme. Nous y trouvons une autre qualité de vie. Pour autant, je ne prétends pas qu’il s’agit de la meilleure façon d’enseigner, il faut avant tout que ça convienne à la famille.» La décision n’est pas anodine: il s’agit d’un investissement en temps, en énergie et en argent, puisque les dépenses pour des activités ou du matériel éducatif sont indispensables.

De meilleurs résultats académiques

Hélène Keller Bonacchi évoque volontiers les malentendus et les clichés qui entourent le phénomène: «La crainte de la désociabilisation, c’est un peu un running-gag dans le monde du homeschooling, sourit-elle. C’est souvent la première question que les gens nous posent. Comme si les êtres humains avaient attendu la création de l’école en 1850 pour se sociabiliser et vivre ensemble!»

Autre épouvantail fréquemment secoué: le niveau scolaire. Ceux qui étudient depuis leur canapé ou leur salon seraient des cancres en devenir. Pourtant les études sur le sujet tendent à prouver le contraire: statistiquement, les enfants scolarisés à domicile obtiennent des résultats académiques en moyenne supérieurs à ceux des écoles publiques, voire des écoles privées les plus onéreuses et les plus compétitives. Ils accèdent au moins aussi bien qu’eux aux formations supérieures et au marché de l’emploi. Et le canton de Genève ne transige pas sur la surveillance de ces enfants (lire ci-dessous). «Du point de vue de l’intérêt individuel, étudier à la maison serait donc plutôt un calcul intelligent et un bon investissement», conclut Olivier Maulini.


Une école «alternative» voit le jour à Genève

Projet pilote

C’est à la fois une école et en même temps ce qui s’apparente le plus au homeschooling. L’École Vivante ouvrira ses portes dans le courant du mois de septembre à Meyrin. Il s’agit de la première école primaire privée alternative, inspirée de la philosophie démocratique et Sudbury dans le canton de Genève, un projet pilote pour le moment. Seul exemple similaire en Suisse: l’école démocratique Mahana, dans le canton du Jura.

À l’École Vivante pas de programmes ou d’emploi du temps, ni classes d’âge, ni section, ni évaluations. L’enfant est libre d’apprendre ce qu’il souhaite, quand il le souhaite, avec qui il le souhaite. En outre, le coût d’enseignement est parmi le plus bas du canton: 1200 fr. par mois et par enfant. «Nous prônons la philosophie Sudbury, l’une des pédagogies les plus originales à travers le monde, explique Emmanuel Gameiro, ancien enseignant à l’origine du projet. Concrètement l’enfant possède une liberté d’apprentissage totale, mais le vivre-ensemble est plus cadré. Nous sommes quatre adultes à disposition des élèves et notre voix compte autant que la leur lors des conseils d’école hebdomadaires, peu importe si l’enfant à 4 ans ou 11 ans. On décide tous ensemble du règlement intérieur, des procédures et même des achats. Dans le même ordre d’idée, on partage tous les tâches obligatoires d’entretien, comme le rangement ou le nettoyage. La confiance est le pilier de notre philosophie, qui se fonde sur le fait que chaque enfant apprend de manière spontanée. Nous sommes convaincus que la motivation, l’intérêt et l’enthousiasme rendent les apprentissages plus performants.»

Le Département de l’instruction publique veille au grain puisque c’est directement la cheffe du Service de l’enseignement privé qui est chargée d’inspecter et surveiller l’École Vivante. «Le DIP a eu l’ouverture d’esprit de ne pas nous dire «non» d’emblée. Il a tout de même fallu un an de procédure. Ils ont examiné notre projet avec attention, nous ont posé énormément de questions pour finalement nous accorder un avis favorable.» Étant donné son statut pilote, l’école peut pour le moment accueillir un maximum de 20, âgés de 3 à 12 ans. C.D.

Plus d’informations: https://ecole-vivante.ch/


«Je voulais élargir l’horizon de mes enfants»

Vu des Etats-Unis

Amanda Pahls enseigne à ses filles: Norah, Charlotte et Ada. DR

Amanda Pahls ne se destinait pas à l’enseignement. Cette mère de 4 filles vivant dans le Kansas a une formation de thérapeute. Mais lorsque sa fille aînée Norah, 5 ans, a eu l’âge de commencer l’école, Amanda et son mari ont décidé de se lancer dans le «homeschooling», l’école à la maison.» C’est un choix et une expérience personnels», explique la jeune femme, qui tient un blog et fait de la photographie. «Et c’est une chance de pouvoir avoir un impact dans l’éducation de ses enfants, car tous les parents n’ont pas cette chance.»

Norah et sa sœur Charlotte, 4 ans, suivent désormais au quotidien les cours de leur maman. «J’essaie de leur prodiguer un enseignement concret qui les incite à mettre en pratique les matières qu’elles apprennent», poursuit Amanda Pahls. «Lorsque nous cuisinons par exemple, j’en profite pour commencer à leur apprendre les mesures et les fractions». La mère de famille s’appuie sur plusieurs méthodes de homeschooling aux États-Unis pour modeler son enseignement. Parmi elles, le programme Charlotte Mason, fréquemment utilisé aux États-Unis, promeut une approche de l’éducation qui stimule non seulement l’esprit de l’enfant mais favorise aussi son interaction avec son environnement.

L’école à la maison est un phénomène répandu aux États-Unis. Le homeschooling a ses associations, ses groupes Facebook, ses réunions de parents et cultive son côté communautaire. Selon une récente enquête du Département américain de l’Éducation, 1,7 million d’enfants étaient scolarisés à la maison au printemps 2016. Ce nombre, qui représente 3% des élèves américains, est resté stable par rapport à 2012.

Chaque État américain a ses propres exigences en matières d’école à la maison. Comme l’indique l’association Kansas Homeschool, les parents du Kansas qui font l’école à la maison sont «encouragés» à conserver des documents sur ce qu’ils ont enseigné à leurs enfants, mais ils ne doivent pas remplir d’«exigences spécifiques». À New York, l’école à la maison est nettement plus réglementée. Les parents doivent notamment remplir des fiches de présence pour leurs enfants et doivent pouvoir prouver que leurs enfants ont suivi 900 heures de cours par an à partir de la 1re primaire et 990 heures de cours par an à partir de la 7e. Les enfants doivent aussi être testés comme les élèves des écoles publiques.

Rebecca Whistler fait l’école à ses 11 enfants à Wichita, dans le Kansas. Lauryn et Sarah, ses deux filles les plus âgées, ont récemment passé leur bac administré par leur mère et Sarah s’apprête à commencer la fac. «Au Kansas, c’est le parent qui décide quand son enfant est prêt à recevoir son diplôme», explique la sage-femme, qui a assuré toute la scolarité de Lauryn et Sarah. Rebecca précise qu’elle est chrétienne et que sa décision d’assurer l’école de ses enfants a aussi à voir avec sa religion. «Cela influence beaucoup ce que j’enseigne, mais cela ne se limite pas à ça», précise-t-elle. «Je voulais élargir l’horizon de mes enfants.»

Dans une Amérique dans laquelle de nombreux croyants demandent que le programme de sciences à l’école publique inclue l’enseignement du créationnisme au lieu – ou aux côtés – des théories de l’évolution, le homeschooling conserve une certaine connotation religieuse. Un exemple: la Texas Home School Coalition, la plus grosse association promouvant l’école à la maison au Texas, annonce pour sa convention 2019 la présence de Ken Hamm, le fondateur du musée du créationnisme dans le Kentucky et un homme qui défend la théorie selon laquelle l’univers a été créé il y a 6000 ans. À Wichita, Rebecca explique qu’elle enseigne à ses enfants que «Dieu a créé la terre et que tout remonte à lui». La mère de famille souligne néanmoins qu’elle apprend à ses enfants «les autres points de vue et ce qu’est l’évolution». Elle conclut: «Je veux leur permettre d’avoir une vision et une compréhension complètes du monde qui les entoure». New York/Jean-Cosme Delaloye

Créé: 24.08.2018, 22h12

Un phénomène encore marginal à Genève

L’école à la maison? «C’est un phénomène marginal. Et en aucun cas un problème pour le Département de l’instruction publique!» C’est la conseillère d’État Anne Emery-Torracinta qui l’assure. «D’ailleurs les chiffres restent très modestes et stables dans le canton», renchérit Paola Marchesini, directrice générale de l’enseignement obligatoire. «On est à 36 enfants scolarisés à domicile, 27 en primaire, 9 pour le Cycle. Cela n’a pas bougé depuis des années.» Quand on considère que 76 000 élèves feront leur rentrée lundi matin dans les divers établissements genevois, le homeschooling demeure en effet minime au bout du lac. Chez nos voisins vaudois, en revanche, l’école à la maison concerne environ 700 enfants et adolescents, un succès qui s’explique en partie par le fait que la législation en la matière est beaucoup plus libre. Pour déscolariser ses enfants dans le canton de Genève, il faut suivre un protocole très strict: «Dans la pratique, les familles doivent nous adresser une demande. Il s’agit en effet d’une dérogation», poursuit Paola Marchesini. «Si le dossier est accepté, un suivi de la scolarité à domicile est mis en place. On contrôle en cours d’année l’apprentissage de l’élève. Si le programme s’avère sérieux, cela peut continuer sans problème.»
À Genève, contrairement à d’autres cantons romands, aucune formation spéciale des parents n’est exigée. «On s’assure toutefois qu’il n’y a aucun danger pour l’enfant.» À vrai dire, les soucis de l’Instruction publique genevoise viendraient plutôt de l’augmentation des effectifs que de la déscolarisation. «Sans doute à cause de la crise économique, on constate ainsi, depuis trois ou quatre ans, un retour vers le public d’élèves qui étaient dans le privé.» J.EST.

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