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Corps et âmesAnorexie, la maladie des excès

Dans «Suicide caustique», la Genevoise Anne Carecchio, chirurgienne digestive, jette un regard acide sur son passé d’anorexique-boulimique. Nourrissant pour tous!

Spécialisée en chirurgie digestive, Anne Carecchio pose devant un arbre à troncs multiples qui, aussitôt, prend des airs d’entrailles…
Spécialisée en chirurgie digestive, Anne Carecchio pose devant un arbre à troncs multiples qui, aussitôt, prend des airs d’entrailles…
LUCIEN FORTUNATI

Le confinement, c’est sûr, profite au boulottage. Au moment où la population sort de sa claustration, il est probable qu’elle ait accumulé quelques petits bourrelets ici et là. Que des circonstances exceptionnelles génèrent leur lot de troubles de l’appétit, de variations pondérales et de complexes passagers est une chose. La maladie décrite dans «Suicide caustique», elle, a de quoi effrayer presque autant que le coronavirus.

L’une des rares chirurgiens femmes spécialisées dans le système digestif, Anne Carecchio, l’a subie pendant dix-huit ans – c’est toute l’ironie de son cas! Depuis ses études de médecine, et pendant de longues années d’exercice en blouse blanche, elle a souffert d’anorexie-boulimie. Son calvaire, elle commence à le consigner en 2003 – elle est alors «au fond du gouffre». Une quinzaine d’années plus tard, alors qu’elle a surmonté la maladie, Anne Carecchio rédige les deuxième et troisième parties de son récit autobiographique en trois semaines à peine, «comme un cri».

En 2018 arrive «la phase de réflexion»: la maman de trois petites filles craint qu’en montrant «une face très noire» d’elle-même, elle s’expose à de violentes réactions au sein de sa profession. Mais «le besoin de montrer aux gens qu’on peut s’en sortir» l’emporte. «Aux cliniques des Grangettes, à La Colline ou aux HUG, je vois tous les jours des patientes – plus rarement des patients – qui, sous couvert d’intolérances, manifestent des troubles alimentaires inavoués. Or, on devrait en parler, car cette pathologie n’est pas plus moralement condamnable que la dépression, la tabagie ou n’importe quelle autre», avance celle qui entend aussi «casser le mythe du chirurgien sans fêlure». Préfacée par Patrick Poivre d’Arvor, elle paraît chez Slatkine avec deux mois de retard. Son ouvrage, dans un contexte obsédé d’hygiène, pourrait se révéler une mesure de sécurité sanitaire à lui seul. Pour en savoir plus, nous avons demandé à l’auteure de commenter quelques brèves citations emblématiques.

«Ma thérapie, c’est eux, les patients.»

Au début de ma maladie, j’étais étudiante. La seule chose qui me maintenait, c’était d’aller dans les services, de voir les patients, de m’en occuper. Sans eux, je ne serais plus là. Il fallait que je les soigne pour ne pas me soigner, moi. Encore aujourd’hui, je leur suis excessivement attachée. Parce qu’ils m’ont sauvée? Parce qu’ils me permettent de m’oublier? En tout cas, chaque fois qu’on a voulu me sortir de mon cadre de travail pour me guérir, j’ai plongé de plus belle. Et chaque fois qu’on m’a laissée dans mon milieu médical, mon état s’est amélioré.

«L’excès est le mot qui caractérise le mieux l’anorexique-boulimique.»

Pour la boulimie, cette phrase parle d’elle-même. Pour la phase anorexique, le vomissement se pratique pour tout, même pour un rien. Souvent, je me suis fait vomir plus de dix fois par jour. Même un coca zéro. C’était devenu banal. Au début, c’est douloureux. Mais plus les quantités ingurgitées sont importantes, plus l’acte devient facile: se pencher en avant suffit. L’excès touche également le travail – j’ai passé jusqu’à dix-huit heures par jour à l’hôpital –, les dépenses, le sexe, le sport, le mensonge… Rien ne se fait dans la mesure. L’excès caractérise par ailleurs cette ambivalence: que l’on mange démesurément sans qu’aucune calorie, pas une seule, ne finisse absorbée.

«La malade devient experte en manipulation.»

Voilà qui fait penser aux drogués, n’est-ce pas? Si l’anorexique-boulimique veut mener une vie sociale, elle doit mentir tout le temps. Elle ment pour se camoufler, pour se protéger, pour éviter. Elle manipule ses proches, refusant des rendez-vous afin d’acheter des quantités phénoménales de nourriture, de se gaver ou de vomir. Elle ment même à ceux qui savent, tellement sa soif de contrôle l’emmène loin.

«Comment un être aussi léger peut-il représenter un tel poids à porter?»

Au plus mal, je ne pesais que 32 kilos. Et mes parents ont vécu un enfer. Comme s’ils portaient un poids extrême sur leurs épaules. Ils avaient peur pour moi tout le temps. Les anorexiques, il faut leur coller aux basques, leur donner de l’attention sans cesse. À l’inverse, leur maigreur, elle, est sans arrêt en train d’accuser leur entourage. Les parents ne s’en remettent pas. Les miens ont toujours été là, mes sœurs également. Je ne les ai jamais préservés, contrairement à mes patients.

«C’est une lobotomie par la bouffe. À plein temps.»

Quiconque est spectateur d’une personne en crise de boulimie est frappé par le ridicule et la laideur de son acte. Boulimique soi-même, on se voit répéter ces gestes, et on n’a plus l’esprit critique nécessaire à arrêter aussi sec. Sous l’emprise, on perd toute capacité de jugement, de sens autocritique, de réflexion. On n’a plus de cerveau. Comme les crises sont en général programmées, avant même d’aller faire ses achats, on a perdu toute notion de soi, toute faculté d’analyse.

«Mon corps a été malmené pendant près de 20 ans. Il est fourbu. Il a cent ans.»

À 46 ans, je le sens, mon corps, ma peau, mes organes en ont pris un coup. Je suis parfois lasse. Avec mon métier et mes enfants, vous me direz que j’ai le droit. Mais je me suis abîmée. J’ai connu des variations de poids phénoménales, j’ai connu l’ostéoporose, l’insuffisance rénale, le reflux gastro-œsophagien, j’ai fait des pancréatites, des fractures, sans compter mes problèmes de dents. Je me sens souvent éreintée – même si mon entourage met cette fatigue sur le compte de ma tendance hyperactive.

«Une vie et un comportement à vomir.»

J’ai fait souffrir des gens, notamment mes proches. Même si j’ai envie de rendre cette maladie moins taboue, quand on en est atteint, on a honte. Je m’en veux aujourd’hui d’avoir eu un comportement à vomir, oui. Déballer tout cela m’offrira-t-il une rédemption? L’expiation, par une autre forme de vomissement? Je ne sais pas. Je m’absous par mon crime! Et reste ainsi fidèle à mes ambivalences.

«La bouffe, je la méprise, je la maîtrise.»

Manger ne m’intéresse plus, je n’en ai rien à faire. J’ai rarement faim. Se moquer de la nourriture, c’est peut-être encore entretenir un rapport pathologique à elle. Mon corps, lui, s’est habitué à faire des réserves. Je devrais être rachitique, mais je ne le suis pas. Il a assimilé à jamais la possibilité d’une privation. Il se souvient. Cette maladie, on ne l’oublie pas.

«Suicide caustique» d’Anne Carecchio, Éditions Slatkine, 156 p. En librairie le 11 mai.

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