Une folle envie de fidélité

FEMINACinquante ans après mai 68, la fidélité est une valeur en forte hausse, notamment auprès des plus jeunes. Que lui trouvent-ils soudain de si désirable?

Image: Unsplash / Bridget Flohe

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«La fidélité, c’est la base.» A l’instar de Maureen, étudiante fribourgeoise de 23 ans, pratiquement tous les jeunes Romands que nous avons rencontrés ne jurent que par l’exclusivité amoureuse – et sexuelle: pour eux, cela va d’ailleurs forcément de pair. «A quoi ça sert de se mettre en couple si c’est pour ne pas être fidèle?», interpelle d’ailleurs Marco, 25 ans. Pour cet informaticien neuchâtelois, en couple depuis trois ans, le moindre faux pas de sa compagne serait totalement «inacceptable». Et si ce moment d’égarement se produisait de son côté? Inenvisageable. «Ce n’est pas une option», répond-il du tac au tac, presque effaré par l’audace de la question.

Alors, terriblement prudes, les jeunes Romands? Plutôt représentatifs de la tendance actuelle chez les millennials, où la valeur fidélité est en train de s’imposer face à la liberté sexuelle prônée, voire défendue, par leurs parents. Selon l’enquête Génération quoi?, de France Télévision (2016), en effet, 75% des individus de la génération Y considèrent la fidélité comme «indispensable dans un couple». Plus largement, la valeur fidélité n’a cessé depuis plusieurs années de reprendre du galon dans toutes les classes d’âge. Si, en 1981, seuls 72% des Français jugeaient qu’elle était un critère de réussite du couple, en 2007, ils étaient 84% à le penser (cf. Enquête sur les valeurs des Européens, 2009).

Mais que s’est-il passé pour que, cinquante ans après Mai 68, l’infidélité perde autant de son sex appeal? Pour le sociologue Jean-Claude Kaufmann, le tournant s’est véritablement produit autour des années 2000. En cause, notamment, l’éclatement de la bulle internet et le séisme du 11 Septembre: «On est entrés dans un monde d’incertitudes, un monde angoissé.»

Le changement de paradigme est alors brutal. «Dans les années 1960-1970, on veut conduire sa vie à son idée, vivre toutes les aventures possibles, réaliser des choses extraordinaires. C’est l’époque où l’individu brise le mur des contraintes institutionnelles, c’est l’époque des célibattantes, où la réalisation de soi paraît sans limites», expose l’auteur de Sociologie du couple (Ed. PUF). Et à présent? «Cette quête a fini par déboucher sur une certaine fatigue, et aujourd’hui le besoin est ailleurs, dans la quête de repères, de protection, de sécurité.»

Un cocon rassurant

Les années qui ont suivi n’ont rien arrangé à l’affaire. Avec les incertitudes liées au monde du travail et les vies professionnelles qui tendent toujours plus à se fragmenter, la stabilité du couple est devenue l’ultime valeur refuge, un gage de stabilité, une base arrière rassurante. «Les attentes ont évolué, le couple répond désormais à de nouvelles fonctions, stipule encore Jean-Claude Kaufmann. Le couple est devenu ce cocon où l’on peut se restaurer. Dans une société si agressive et destructrice pour l’estime de soi, un des rôles du conjoint, c’est d’être notre premier fan.»

Image: Courtney Clayton/Unsplash

Et la sexualité dans tout ça? «Pour que cela fonctionne, il faut une confiance mutuelle, allant de pair avec un pacte exclusif», explique le sociologue. Sans cette assurance, le couple ne serait alors plus «ce lieu loin du regard de la société où l’on peut se lâcher, notamment dans toutes sortes d’attitudes régressives». Les conjoints d’aujourd’hui, formule-t-il encore, «aiment à s’avachir dans le divan face à la télévision en ayant enfilé de vieux vêtements d’intérieur…»

Une jeunesse assagie?

La jeunesse ne serait donc plus la jeunesse? «Beaucoup de jeunes font l’expérience d’une réalité paradoxale», souligne la sexologue Laurence Dispaux. «En masse, ils ont des comportements qui sabotent la possibilité d’être en lien», pose-t-elle. Ainsi des rencontres en chaîne sur Tinder ou autre, des sex friends, «un rapport avec l’autre qui mise tout sur le paraître, une rapidité extrême dans une pseudoséduction qui n’en a que l’apparence, un sentiment d’interchangeabilité humaine car si le date de ce soir n’est pas parfait, il y a celui de demain… et on sait que la personne en face raisonne de la même manière».

Or, face à cela, poursuit la spécialiste, «quand le jeune se met en couple, il aspire à la stabilité, il surinvestit la relation et la fidélité, il tient à protéger ce statut, coûte que coûte.» Si libérés sexuellement lorsqu’ils sont single, les millennials ne semblent guère tolérer l’écart. «Mon chéri est ce qui compte le plus à mes yeux», assène Laura, étudiante genevoise de 24 ans. «Je ne supporterais pas qu’il me trompe, je serais au bout de ma vie.»

Une intransigeance surprenante

La génération Y est d’ailleurs beaucoup moins tolérante en matière d’infidélité que les précédentes. La moindre inconduite est perçue comme une haute trahison. Selon notre enquête sur la sexualité des Romandes (Femina, 11.06.17), un baiser est déjà considéré comme de l’infidélité chez la plupart des moins de 35 ans, alors que pour une majorité des plus de 50 ans il n’y aurait pas lieu d’en faire une histoire. Idem pour le flirt, jugé inacceptable par près de la moitié des millennials, tandis que moins d’un tiers des plus de 40 ans en prendraient ombrage.

Comment comprendre une telle différence d’appréciation? «Il me semble voir beaucoup d’angoisse chez ces jeunes gens, et une quête de la sécurité affective, avance Laurence Dispaux. Pour beaucoup, cela implique un contrat de fidélité, y compris sexuelle. S’il s’ouvre émotionnellement, s’il se rend vulnérable, il attend en retour de pouvoir faire confiance, et que l’autre s’investisse tout autant.»

«Les gens en ont marre des relations sans engagement, abonde la sexologue Marie-Hélène Stauffacher. Les divorces de leurs parents, les familles recomposées, les jeunes n’en veulent pas. Ils ne veulent plus de ce modèle-là.» Julie, fleuriste lausannoise de 23 ans, l’affirme d’ailleurs haut et fort: «Ce qui est clair, c’est qu’être une femme libérée, ce n’est pas pour moi!»

Une exigence de qualité

La fidélité n’est cependant pas qu’une question d’exclusivité sexuelle, loin s’en faut! «Les sentiments de déloyauté, de solitude ont des sources qui ne sont pas forcément sexuelles, atteste Laurence Dispaux. En séance, j’entends des personnes assimiler à la tromperie des choses très diverses: une non-protection émotionnelle (Il ne m’a pas défendue face à sa mère), un partage émotionnel avec d’autres (des confidences faites à un ami, des vacances avec des amies), un mensonge, etc.»

Nos jeunes inventent une nouvelle forme de fidélité. […] Non pas parce que c'est obligatoire, mais parce qu'ils se rendent comptent que la qualité de leur vie et de leur relation en dépend.Marie-Hélène Stauffacher, sexologue

Même son de cloche du côté du sociologue Jean-Claude Kaufmann: «La sexualité n’est pas forcément la pire des trahisons. En effet, au cœur de ce pacte, la complicité, la compréhension, la présence, l’attention à l’autre sont également des attentes légitimes, sans quoi le couple ne remplit plus sa mission.»

Ce nouvel attrait pour l’exclusivité amoureuse trouverait-il ses seules racines dans ce besoin sécuritaire? Que nenni! Selon les spécialistes, il s’agit d’un choix réfléchi. «Nos jeunes inventent une nouvelle forme de fidélité, pointe Marie-Hélène Stauffacher. Ils reviennent à ces valeurs non pas parce que c’est obligatoire, mais parce qu’ils se rendent compte que la qualité de leur vie et de leur relation en dépend.»

Après des années de mise au placard, la fidélité ose donc à son tour sortir du bois. Contrairement à leurs parents, les millennials avouent sans fard leur nouveau penchant, exprime encore Marie-Hélène Stauffacher: «Dans les années 1970, la fidélité, c’était ringard.» Cinquante ans après Mai 68, on la revendique —

8%
DES ROMANDES DE PLUS DE 18 ANS ESTIMENT QUE REGARDER DU PORNO C’EST TROMPER. ELLES SONT MÊME 31% À ESTIMER QUE LE FLIRT ÉQUIVAUT DÉJÀ À UN COUP DE CANIF DANS LE CONTRAT.


«LA SEXUALITÉ, ÇA ENGAGE»

Catherine Solano, sexologue
Du point de vue du thérapeute, diriez-vous que la fidélité conditionne la réussite d’un couple?

Ce qui est primordial, selon différentes études, c’est que les deux membres du couple soient sur la même longueur d’onde, qu’ils aient des valeurs similaires. Après, ce que je vois, c’est que l’engagement de fidélité oblige à investir dans son couple.

C’est-à-dire?

Quelque part, ça nous pousse à la réussite. Lorsque ça n’ira pas fort ou que l’on sera soudain attiré par quelqu’un d’autre, on saura se rappeler que «non, j’ai envie d’avoir un couple heureux, je n’ai pas envie de me disperser». Parce que, malgré tout, le temps n’est pas extensible. Du coup, ça vous centre sur votre famille et vous construisez beaucoup plus. Imaginez un milliardaire ayant plusieurs maisons: finalement, il n’en possède aucune, il n’est nulle part chez lui.

Qu’est-ce qui importe vraiment dans la valeur fidélité: l’exclusivité sexuelle ou la loyauté?

En général, les deux. L’exclusivité sexuelle est très importante, car c’est quand même comme ça qu’on fait les bébés. Par ailleurs, la contraception n’a pas empêché la naissance de nombre d’enfants nés hors couple. Il y a aussi les infections et les maladies sexuellement transmissibles. Derrière la question de la fidélité, il y a quand même celle des risques que l’on fait prendre à l’autre. Mine de rien, la sexualité engage, ce n’est pas juste un petit truc en passant.

Et qu’en est-il des chats coquins ou des flirts entre collègues?

Quand vous faites ça, vous êtes déjà sur la pente savonneuse qui mène à une relation extraconjugale, c’est clair et net. Si on tient à ce que son couple marche, on aura à cœur de ne prendre aucun risque.

Et quand les couples se mettent d’accord sur des plages de liberté?

D’abord, le dire ou le faire ça n’est pas du tout pareil. Ensuite, on est rarement conscients de la tournure que peuvent prendre les événements. J’ai eu en consultation un monsieur dévasté, car il avait attrapé sa femme qui le trompait avec un homme en compagnie duquel, pourtant, ils pratiquaient l’échangisme.

Retrouvez plus de contenu Femina sur www.femina.ch

(Femina)

Créé: 08.08.2018, 09h18

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Elections en Europe: les Verts progressent partout
Plus...