Micro culture: les Genevois se lâchent dans les karaokés

SociétéConfidentiel il y a quinze ans, le karaoké rassemble aujourd’hui une foule d’adeptes aux profils différents. Typologie d’une faune mélomane.

Carmelio Fotia nous invite à vivre une de ces soirées de karaoké à Genève
Vidéo: Frédéric Thomasset

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Qu’ont en commun Emmanuel Macron, le conseiller d’État Thierry Apothéloz et Monique, votre sympathique voisine du dessus? Ils apprécient les soirées karaoké. Si tous les goûts sont dans la culture, les «bars à chanson» ont ceci de particulier qu’ils rassemblent dans un seul et même endroit des classes sociales hétéroclites, réunies par la seule force du micro. Ce loisir venu d’Asie, confidentiel il y a quinze ans, est désormais omniprésent en terre genevoise. La ville compte à elle seule plus d’une vingtaine d’établissements permettant de pousser la chansonnette entre deux consommations. Petit bestiaire des nouveaux ténors des nuits genevoises.

Le contrarié

Clairement, il aurait voulu être un artiste et, d’ailleurs, il le chante volontiers. Il n’hésite pas à venir seul dans les bars karaoké pour voler à la vie les instants de gloire qu’elle ne lui a pas accordés. Habitué, il tutoie les serveurs et le DJ lui laisse rapidement le micro. Dès les premières notes, on comprend que c’est du sérieux. C’est le cas de Marco Carsi, qui laisse traîner ses cordes vocales du côté de l’Entre Nous: «Je passe parfois un petit moment avant de rentrer chez moi, souvent pour chanter une ou deux chansons, pas plus, sauf si l’ambiance s’y prête ou qu’un habitué me le réclame. Je discute avec les gens qui me demandent si je suis professionnel, et parfois, je laisse planer le doute…» sourit-il. Il entonne du Florent Pagny. Le silence se fait, les regards admiratifs ou surpris se tournent vers lui. C’est son moment. Il donne tout.

Le répertoire typique: les comédies musicales, les chansons à voix.
On le trouve où? Partout mais rarement au-delà de 1 h du matin.

L’expat

Quoi de mieux que la musique pour réunir des cultures différentes? Déracinés par obligation professionnelle, les expats se retrouvent facilement autour d’un micro. Au menu, des tubes ou des classiques exotiques, parfois, mais pas seulement. Parce qu’ils ne viennent pas d’ici, ils font plus facilement fi du jugement des autres. Son secret? L’expat ne cherche pas la performance mais plutôt la catharsis. «Chanter est une excellente façon de s’approprier une langue, par exemple», ajoute Anna Born, Hongroise d’origine désormais installée à Genève. La jeune femme fait partie d’un groupe dont les membres se rencontrent deux à trois fois par semaine pour améliorer leur niveau de langue. Et très vite, il a été question de micro. «On se moque de chanter comme des casseroles, l’important c’est de partager et d’être ensemble.»

Le répertoire typique: Abba, Queen.
On le trouve où? Au Jame’s Pub ou au Pickwick.

Le groupe

Les établissements genevois voient régulièrement débarquer des hordes de jeunes mélomanes totalement décomplexés par leurs prestations vocales. Comme par exemple les Drama Queens, un groupe de sept amis, moyenne d’âge de 30 ans: «On ne chante pas spécialement bien, on le sait mais on mise tout sur l’énergie.» Un seul mot d’ordre: s’amuser, avec ou sans alcool. D’autres sont plus sérieux, comme Apolline Haegler. elle est membre du groupe Comédie musicale de l’Université de Genève. En plus de la préparation d’un spectacle pour le mois d’avril et des répétitions, la jeune femme et ses camarades fréquentent les karaokés. «On en profite parfois pour tenter certaines harmonies, mais nous sommes surtout là parce que l’on aime chanter. Et aussi pour se détendre.»

Le répertoire typique: les tubes du moment, les chansons du début des années 2000 pour les uns, les «girls bands» pour les autres.
On le trouve où? À l’Entre Nous, situé non loin de l’Université.

Le timide

Il y a les chanteurs de salle de bains et ceux qui osent s’égosiller en dehors de leur baignoire. Pour la première catégorie, difficile d’oser donner de la voix en public. Et pourtant, ils s’avèrent souvent les plus convaincus une fois passé le baptême du feu. Carine Gardet, 53 ans, a trouvé la solution: elle organise des soirées karaoké chez elle. «J’ai beaucoup de copines qui sont gênées de chanter devant des inconnus et qui se sentent plus à l’aise dans le confort d’un salon.» Elle-même n’oserait pas glisser un orteil, seule, dans un karaoké. Le plaisir naît du groupe. «Malheureusement, l’omniprésence d’émissions musicales comme The Voice incite les gens à se prendre trop au sérieux.» Et intimide davantage les béotiens.

Le répertoire typique: les classiques des années 80/90, les chansons françaises.
Où on le trouve? Au Jame’s Pub ou dans les soirées spéciales organisées par les restaurants.

Le salarié

À part dans le microcosme du karaoké, le salarié se trouve en général de l’autre côté des platines. Il est le chef d’orchestre, celui qui doit s’assurer de ne frustrer personne, tout en gardant un œil sur le bon degré d’alcoolémie de chacun. Et quand aucun client ne se lance? C’est alors son heure. On attend de lui qu’il mette le feu. Elizabeth Folch, employée de l’Entre Nous depuis quatre mois, ne se fait pas prier: «J’aime chanter, je bosse dans un karaoké. J’ai réussi ma vie!» Seul revers de la médaille? «Les mêmes chansons qui reviennent quatre fois dans la soirée.»

Le répertoire typique: U2, Eagles, les chansons qui fédèrent.
On le trouve où? Derrière le bar.


Le karaoké, nouvelle star des réseaux sociaux

Patrick Bruel en personne s’offre en duo sur l’application Smule.

Vous aimez chanter, mais n’êtes pas forcément à l’aise dans un bar karaoké? L’idée de confronter votre voix à une foule plus ou moins alcoolisée n’est pas pour vous rassurer? Vous n’en pouvez plus de partager le micro ou vous voulez tout simplement vivre votre passion au sortir du lit, sans attendre un hypothétique «vendredi-karaoké»? Sachez qu’il existe en ligne une multitude d’applications qui devraient vous aider à trouver votre bonheur.

Entre «Star Now», «SingSnap», «Yokee», «StarMaker», «Singa»... la liste des plateformes vous permettant de chanter vos tubes en ligne et de les partager n’en finit plus de s’étendre. Et puis il y a «Smule», l’application qui semble aujourd’hui prendre une longueur d’avance.

Avec 50 millions d’utilisateurs actifs au moins une fois par mois et un catalogue de quelque 20 millions de titres, la plateforme permet de chanter des tubes en ligne, de les enregistrer ou de se filmer. Le résultat obtenu peut ensuite être partagé et soumis aux commentaires des autres utilisateurs. Si l’application est gratuite, un abonnement payant offrant des options supplémentaires existe.

«J’ai découvert Smule en 2016, alors qu’une sciatique m’empêchait de sortir de chez moi, confie Carmelo Fotia, un fan de karaoké de la région. Ça m’a permis de sortir de la monotonie de mon quotidien tout en me musclant la sangle abdominale à coups de chansons!»

Deux ans plus tard, le profil de Carmelo – utilisateur quotidien et «accro» selon ses propres dires – compte 9100 enregistrements pour 2700 abonnés. Et si certains craignent la digitalisation d’une activité qui créait jusque-là du lien social, le chanteur tient à rassurer: «Sept mois après mes débuts sur l’application, j’ai intégré un groupe d’utilisateurs qui partagent la même passion que moi. Depuis, nous échangeons, partageons nos coups de cœur, nous donnons même des rendez-vous pour des performances de groupe.»

Car les différentes applications permettent bien sûr le duo, pilier de l’activité karaoké. Et pour les plus sceptiques, Carmelo précise qu’il lui arrive aujourd’hui de se rendre dans un bar-karaoké accompagné d’un ami rencontré via l’application.

Quid de son improbable duo avec Patrick Bruel? Il est le fruit d’un préenregistrement de l’artiste offert par la plateforme à tous ses utilisateurs. Une nouvelle forme de campagne promotionnelle à disposition des professionnels, qui n’oseraient pas snober la si populaire culture karaoké. Frédéric Thomasset


Trois questions à Gérôme Guibert, sociologue spécialistes des cultures populaires

Comment expliquer la vitalité des karaokés actuellement?

"S'il existe un côté spécifique aux karaokés par rapport aux autres lieux de divertissement, c'est l'aspect cathartique bien évidemment, la performance. L'intérêt pour ce type de loisir vient de cette part d'inconnu, de la singularité qu'implique "le live" à un instant T. On peut retrouver ce frisson en assistant à un concert, certes, mais alors il existe un fossé entre l'artiste et le public. Pas dans les karaokés. Tout est horizontal, le chanteur devient auditeur et inversement. Mieux encore, le public n'est pas passif: il chante, applaudit, réagit à chaque interprétation."

C'est donc la notion de "live" qui prédomine?

"C'est une notion qui prend une importance de plus en plus grande dans notre société car elle est synonyme d'authenticité. La recherche d'authenticité et le besoin de rapports humain expliquent en partie le succès de ce phénomène populaire."

On peut donc parler d'une pratique populaire?

"On assiste depuis la fin du vingtième siècle à une augmentation des pratiques amateures, qu'il s'agisse de création musicale, de chant, de réalisation de films ou encore d'écriture. On parle de désacralisation des pratiques artistiques, ce qui dans le cadre de la chanson se traduit, entre autres, par le succès des karaokés. Historiquement, il s'agit d'un loisir populaire car il se fonde sur le répertoire musical populaire et en possède donc les stigmates. Mais les choses évoluent, rien n'est gravé dans le marbre. Il y a 20 ans par exemple, regarder des séries télé était considéré comme un loisir de classe populaire, aujourd'hui, ce n'est clairement plus le cas. Certaines séries font même l'objet d'études universitaires. Ont peut donc parfaitement retrouver des cadres supérieurs chanter en karaoké." (TDG)

Créé: 26.01.2019, 12h03

Ce à quoi vous n’échapperez pas

Tubes du moment ou classiques indémodables, certains morceaux paraissent incontournables au karaoké. Top 5 de DJ!

On y a droit deux, trois, parfois quatre fois dans la même soirée. Sous le vent, de Garou et Céline Dion est LE duo star des karaokés. Libééééérééée, déééélivrééée… Vous pensiez en être débarrassés? C’est raté! Étendard des chansons à voix mal chantées, I will always love you, de Whitney Houston, fait toujours son petit effet. Queen n’avait pas besoin de ça, mais en 2018, un biopic est passé par là. Bohemian Rhapsody est LA tendance du moment. Enfin, côté rap, on n’échappe pas à la Tribu de Dana. Un hymne de guerriers chargés en hydromel.

Bientôt les «karaoké-box»?

Trois établissements à Paris auxquels est venu s’ajouter depuis peu un autre à Bordeaux. Fondée en 2014, l’entreprise française Bam Karaoke Box n’en finit plus de grandir. Avec trois ouvertures supplémentaires programmées en 2019, dont une à Madrid, le concepteur de salles privées de karaoké a même prévu de finir l’année avec un parc de 53 salons privatifs. Avant de se tourner vers la Suisse? «C’est un marché très intéressant», confie Arnaud Studer, fondateur de la société.
Et pour séduire, l’homme d’affaires compte bien s’appuyer sur «une autre approche du karaoké». «À Paris, la grande majorité de nos clients ne fréquente pas les traditionnels bars karaokés publics. Trop de pression, difficile de se lâcher devant un parterre d’inconnus. Dans une salle privée, on est en général entre amis, entre collègues et tout est plus facile.»
Si certains restaurants proposaient déjà des cabines de karaoké, le développement d’un complexe dédié à la pratique est novateur. «J’ai découvert l’univers des «karaoké-box» lors d’un voyage sur place, confie Arnaud Studer. J’ai été séduit par ces petites salles à louer à l’heure et dans lesquelles on peut boire, manger et bien sûr chanter.»
Un business florissant au Japon, où le karaoké apparaît toujours comme l’un des principaux divertissements du pays. En 2017 et selon les chiffres des représentants de l’industrie, l’archipel comptait 131 600 «box» pour un total de 47 millions d’entrées.
Dans ces salles privées, pas de DJ. Le client sélectionne lui-même ses chansons via une grosse télécommande ou une application. Il peut en outre régler le volume ambiant ou accorder la tonalité à son timbre de voix. Une manière de fonctionner qu’Arnaud Studer a dû adapter au marché français: «Nous avons développé notre propre application et défini la sélection de chansons pour qu’elle soit en phase avec notre clientèle. L’idée était aussi de se débarrasser de l’éternel catalogue aux pages collantes et de proposer un lieu plus haut de gamme pour séduire de nouvelles populations.»
Aujourd’hui, l’entreprise cherche à franchiser son concept et pense à la Suisse. Et malgré l’existence de chaînes en Angleterre – Karaoke Box, Lucky Voice – ou encore en Israël – BestBox Karaoke Rooms – son fondateur croit fortement au potentiel de son concept.
En Suisse, il n’existerait pas, à ce jour, de véritable complexe de petites salles de karaoké. Une alternative existe néanmoins: la privatisation d’un bar dédié à la pratique. Une bonne manière de goûter, le temps d’une soirée, à la folie d’un karaoké japonais. F.TH.

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