Les 5000 vinyles de l’égyptologue

Ma discothèque et moiChercheur en histoire des religions, Youri Volokhine fouille aussi les arcanes du punk et de l’italo disco.

Youri Volokhine, infatigable défricheur des séries B, voire séries Z, de la culture pop.

Youri Volokhine, infatigable défricheur des séries B, voire séries Z, de la culture pop. Image: LAURENT GUIRAUD

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«Attention: je ne suis pas un collectionneur», prévient d’emblée Youri Volokhine, calé dans un fauteuil. On reste un brin dubitatif: juste derrière lui, quelque 5000 vinyles se serrent dans une bibliothèque en bois faite maison, qui mange l’intégralité d’un pan de mur. Il y a aussi des CD en pagaille dans les placards et des centaines de 45 tours lovés dans des casiers. Tous ces disques, là, ne formeraient-ils pas, par hasard, ce que l’on appelle… une collection? «C’est une accumulation qui y ressemble. Mais je ne suis pas du genre philatéliste, pervers maniaque, comme ces types qui chouchoutent leurs trains électriques dans la cave», sourit-il. «D’ailleurs, je ne me suis jamais focalisé sur les tirages originaux, les pièces rares, l’édition qu’il faut. J’ai plein de pressages français ou allemands de disques américains.» Dont acte. Le monsieur n’est pas collectionneur. Mais il y ressemble un peu.

Reprenons depuis le début. Youri Volokhine est donc maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Genève, égyptologue et chercheur. Sa spécialité: l’histoire des religions; la religion pharaonique en particulier. Il est l’auteur de plusieurs livres et d’une foule d’articles savants. Il y a du reste quelque chose qui relève de la fouille archéologique dans sa mélomanie. «Il y a un lien, bien sûr: se documenter, fouiller les arcanes, dénicher des choses peu connues. Si possible des artistes qui sont morts dans la misère. Le rock s’est bâti sur ce genre d’histoire. C’est si romantique», s’amuse l’historien. «Ce qui m’attire, en musique comme en cinéma, ce sont les séries B – ou Z. Pas l’underground, je trouve le terme prétentieux. C’est une étiquette complaisante. Non, les séries B.»

Deux faces: la A et la B

Youri a acheté son premier disque il y a quarante ans. Un 45 tours punk, et drôlement chouette: «Problem Child» des Damned. «Il y avait cette boutique «Back to Mono», face à la mairie des Eaux-Vives, où tout le sous-sol était consacré au punk et à la new wave; et puis, surtout, Sounds! qui était à l’époque à la rue de l’École-de-Médecine» Le punk-rock et le garage sixties, voilà l’un des fils rouges de sa discothèque. «Les Stooges, Ramones, Cramps, Gun Club… ce sont les tables de la loi», glisse-t-il avec un sourire. «Au début des années 80, on filait à Londres faire les courses. Il y avait ces boutiques de deuxième main, les Record & Tape Exchange, où l’on trouvait encore plein de choses. On revenait les bras chargés de disques.»

De la musique électrique et bruyante, donc. Les parents, eux, écoutent du classique et un peu de jazz. Il y a donc déjà de la galette noire dans la maison du petit Youri. «J’ai toujours aimé les 33 tours. Les 45 tours, ça me fatigue, même si le format convient assez bien au punk. Il n’y a que deux faces: la A, la B, la A, la B… Le CD, c’est moche. Mais, comme tout le monde, je m’y suis mis au milieu des années 90, pour revenir au vinyle en passant par la musique électronique au début des années 2000. Il y a toujours une place pour un vinyle de plus.» Depuis le single inaugural des Damned, il n’a jamais revendu un disque. «J’ai donné des albums que j’avais en double. Revendu, jamais: je ne fais pas de business.»

Le punk et l’électro primitive

Dans cette collection qui n’en est pas une, si brille le rock furax à guitare, la musique électronique se pavane aussi sur de longs mètres linéaires. «Pour moi, ça démarre avec le kraut rock allemand des années 70: Klaus Schulze, Cluster, Can. J’ai toujours beaucoup aimé Popol Vuh, à cause de la connexion avec le cinéma (le groupe a signé plusieurs BO pour Werner Herzog). Fin 90, je me suis intéressé à l’ambient et à l’électro.» Certains se souviennent même de Youri DJ, qui œuvrait dans les nuits genevoises sous le nom de Neferos. «J’ai arrêté de mixer il y a dix ans déjà.»

Quoi d’autre? «Le truc que j’ai vraiment exploré, c’est l’italo disco du début des années 80.» L’italo disco? Mais quèsaco? «C’est une musique de danse électronique très cheap et bricolée, négligée et dénigrée par les amateurs, qui annonce la house et la techno. Il faut imaginer des Italiens fous, qui fabriquaient des disques seuls dans leur salon à Rimini, avec une attitude finalement très punk. De loin, cette électro primitive et le punk n’ont rien à voir, mais en fait il existe de nombreux ponts entre les deux. L’italo peut également avoir ce côté lugubre qui évoque les BO de film d’horreur. L’Italie, c’est le pays de la série B et du film de genre.» On l’aura compris, Youri est fan.

Garage en désordre

Reste la question: comment donc est organisée cette forêt vinylique? «Pas très bien: par secteurs. Là-haut, par exemple, il y a les classiques des années 60: les Beatles ensemble, le Velvet, les Stones, Neil Young, très vaguement par ordre alphabétique. Je peux te retrouver un album en trois secondes, mais aussi le chercher en jurant pendant trois quarts d’heure. Le garage – Nomads, Fuzztones, etc. – est en bordel. Pour l’électro, les disques sont regroupés par label: ça a plus de sens. Il y a aussi les sections secondaires: la musique de méditation – oiseaux de Bornéo, chants sacrés tibétains –, la soul et le funk, le classique, un peu de jazz, les BO de film, ou le métal, auquel je me suis brièvement intéressé à cause de son côté ésotérique.»

Pas de reggae, ni de country. «Je pourrais… Ce sont des montagnes qui me restent interdites. Dommage. Mais je n’ai pas été encore partout.» De grands absents? «La chanson française, très peu représentée. Je n’ai pas de disque de Charles Trenet. Et puis, j’ai horreur du rock pompier, pas de Queen, ni de U2.» La discothèque de Youri grandit encore, mais tout doucement. «Je n’ai jamais fait dans l’achat compulsif. Je viens tout de même de commander dix disques électro en Hollande», se réjouit-il. «J’achète un peu sur le web. Et au magasin de disques du coin de la rue, Dig it. Le patron est un copain. Il connaît mes goûts.»

Créé: 24.08.2019, 14h58

L’histoire du cochon au pays des pharaons

L’amour du bien culturel est une inclination qui ne s’arrête guère au format de l’objet adoré. Comprenez que celui qui vit entouré de disques, CD et DVD cache probablement quelques bouquins dans son antre.

C’est bien entendu le cas de Youri Volokhine. Dans son appartement, les livres se pavanent partout. Face à la porte d’entrée trônent des étagères pleines de BD vintage. Ici s’alignent des grimoires de cuisine; là, des romans, des essais, des classiques de la littérature française de naguère. Et puis, n’oublions pas que notre fan d’italo disco est chercheur. Une partie de sa bibliothèque scientifique masque un mur entier. «Il y a beaucoup de choses liées à mes recherches et intérêts: histoire des religions, histoire de l’art, l’Égypte, anthropologie, ethnologie. Mais aussi tout ce qui relève des cultures parallèles, des trucs bizarres…»

Dans un coin se serre la propre production de notre hôte: articles, éditions et ouvrages savants. Par exemple «Le porc en Égypte ancienne: Mythes et histoire à l’origine des interdits alimentaire». Oui, une histoire du cochon chez les pharaons. Alléchant, non?

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