Cette mère de famille a aidé 200 personnes à mourir

Assistance au suicideA l’heure où le nombre de décès assistés explose en Suisse, Gabriela Jaunin témoigne.

Gabriela Jaunin chez elle à Blonay. «Mes émotions, je les laisse toujours devant la porte.»

Gabriela Jaunin chez elle à Blonay. «Mes émotions, je les laisse toujours devant la porte.» Image: FLORIAN CELLA

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«Les premières fois, cela a été très difficile. En rentrant à la maison, j’étais mal, je vomissais», se souvient Gabriela Jaunin. Cette Lausannoise de 47 ans, à la voix douce et au regard pétillant, est accompagnatrice pour Exit depuis 2005. Une activité bénévole à laquelle elle se consacre entièrement.

En onze ans, Gabriela Jaunin a aidé quelque 200 personnes à mourir. «Il ne se passe pas un jour sans que je pense à l’une d’elles. Ce sont toujours de beaux souvenirs», affirme celle qui puise dans son optimisme naturel pour affronter les moments plus difficiles. Comme celui qu’elle a vécu il y a trois ans, alors qu’elle accompagnait un quadragénaire atteint d’un cancer. «Je me suis beaucoup identifiée à lui, certainement à cause de l’âge. Il est devenu papa durant la période d’accompagnement. Au moment de lui dire au revoir, sa femme était là, avec leur bébé de six mois dans les bras. Je n’ai jamais autant pleuré.»

Gabriela Jaunin a toujours placé l’autre au centre de son attention. Elle rêvait d’être infirmière. Elle sera préparatrice en pharmacie. «Dans les pharmacies de quartier, j’aimais déjà que les gens viennent me raconter leurs petits bobos.» Elle œuvre d’abord comme bénévole à la Ligue vaudoise contre le cancer avant de se tourner vers Exit, après le décès de trois membres de sa famille, dans des souffrances qu’elle se sent incapable de soulager. Pourquoi une activité menant les gens vers la mort plutôt que vers la vie? «Cela m’attire moins, c’est comme ça. Je dois sûrement être là pour écouter les gens. Où que j’aille, ils viennent me parler, se confier spontanément. J’aime ce contact avec les personnes», analyse Gabriela Jaunin.

Etre à l’écoute des autres

Cet amour qui la porte vers les autres, elle le traduit par le don de son temps, qu’elle ne compte pas durant tout le processus d’accompagnement à la mort. Un chemin qui commence toujours par une rencontre avec le candidat au suicide assisté. C’est ensuite à lui de la recontacter s’il souhaite poursuivre. Cette étape franchie, trois rendez-vous minimum doivent être fixés. Mais pour Gabriela Jaunin, c’est plutôt cinq ou six visites. «Parfois, c’est plus la solitude que la souffrance physique qui pousse certains à s’intéresser à Exit. Dans ce cas, je prends le temps d’aller boire un café, de leur apporter une présence. Une personne m’a dit un jour qu’au lieu de l’amener à la mort, je lui ai rendu le goût à la vie.»

Une personne qui décide de devenir membre de l’association romande a psychologiquement déjà fait les 80% de la démarche. Mais, en moyenne, sur dix personnes rencontrées, trois seront accompagnées jusqu’au bout. «Ces moments sont toujours calmes, sereins. La personne est soulagée et la famille a déjà eu le temps de faire son deuil. Si elle a peur, c’est qu’elle n’est pas prête», remarque l’accompagnatrice, assise dans son salon où trône une collection de coccinelles porte-bonheur.

Pour s’en assurer, le jour même, l’accompagnatrice, qui agit toujours en présence d’un témoin, demande à plusieurs reprises à son patient s’il est certain de vouloir aller jusqu’au bout. Lorsque le moment est venu, celui-ci peut boire le barbiturique ou activer la perfusion où il se trouve. «Je serais de toute façon incapable de faire le geste moi-même. Je n’aurais pas ma conscience pour moi, avoue-t-elle. Si la personne a l’habitude de ronfler, elle va ronfler, elle s’endort comme d’habitude. C’est une mort très douce.»

«Parfois, c’est plus la solitude que la souffrance physique qui pousse certains à s’intéresser à Exit. Dans ce cas, je prends le temps d’aller boire un café, de leur apporter une présence»
Gabriela Jaunin, accompagnatrice bénévole pour Exit

Aux yeux de la loi pourtant, il s’agit d’une mort violente qui nécessite de prévenir la police, le procureur, ainsi que le médecin légiste, avant la levée de corps par les pompes funèbres. «Je reste toujours jusqu’à la fin des formalités. A force, je commence à connaître tous les intervenants dans les cantons où je me déplace. Cela facilite les choses pour la famille.»

Gabriela Jaunin ne souhaiterait pas réaliser cette activité si elle était rémunérée. Autres points primordiaux pour elle: insister pour que les personnes vivent le plus longtemps possible tant que les souffrances sont tolérables et exposer très clairement les autres possibilités, tels que les soins palliatifs. «Je leur dis toujours: Je suis votre sortie de secours».

«Je ne le crie pas sur les toits»

Aider les autres à mourir est un bénévolat qui ne laisse personne indifférent et provoque souvent des réactions très fortes. Gabriela Jaunin s’y est habituée. «Si l’on me demande ce que je fais, je le dis. Mais je ne le crie pas sur les toits. Mon mari et mes trois enfants me soutiennent. Mes parents, par contre, s’y sont farouchement opposés, ils m’ont traitée de tous les noms au début. Quant à mes connaissances, elles me posent peu de questions et sont surtout inquiètes pour moi. Mon fils cadet, de 21 ans, me recommande souvent de prendre soin de moi avant de prendre soin des autres», raconte-t-elle.

De mère bernoise et de père autrichien, Gabriela Jaunin a été élevée dans un environnement catholique. Elle réussit pourtant à concilier sa foi et son activité. «J’ai parlé avec un curé – il arrive d’ailleurs que l’un d’entre eux soit présent lors des accompagnements – et je pense que ni Jésus ni Dieu ne sont là pour juger qui que ce soit. Je suis tout à fait à l’aise avec ça.»

Même si cette activité «intense» demande beaucoup, Gabriela Jaunin ne ressent pas le besoin d’un soutien psychologique. «Ce que nous vivons avec les personnes est tellement intime, surtout les derniers instants, que je ne me verrais pas en parler. Mais je fais le plein de force dans la nature. Les balades en forêt me permettent d’évacuer.» Et d’ajouter, avec son sourire radieux, lorsqu’on lui demande si sa réserve d’énergie n’est pas près de s’épuiser: «Non, j’espère pouvoir aider encore beaucoup de gens en souffrance à partir quand ils le décident.» (TDG)

Créé: 10.03.2016, 07h09

Une tendance à plus d’éthique individuelle

Le nombre de décès assistés a fortement augmenté en 2015. Il représente désormais 1,5% des cas de décès dans notre pays, selon l’Office fédéral de la statistique. Outre-Sarine, 782 personnes ont mis fin à leurs jours avec Exit, soit 30% de plus qu’en 2014, et les demandes prises en considération ont augmenté de 20%.

L’association alémanique, qui compte 95'621 membres, lie ce «boom» au vieillissement de la population, l’âge moyen des personnes accompagnées étant de 77,4 ans. Les statistiques révèlent encore que le cancer en phase terminale est la première raison motivant le choix du suicide assisté, suivi
du cumul des maladies de vieillesse et des souffrances liées à des maladies chroniques.

En Suisse romande, où 1% des Romands sont affiliés à Exit,
la tendance est similaire. «Les 90% de nos 22?300?membres ont plus de 50?ans. Ce qu’ils souhaitent d’abord, c’est être protégés par les directives anticipées, permettant de mettre fin à leurs jours en cas d’acharnement thérapeutique», détaille Jérôme Sobel, président de l’organisation suisse romande.

«1% des Romands, c’est très peu, relativise Denis Müller, président de la commission cantonale d’éthique de Neuchâtel. Lorsqu’il y a une augmentation sur des chiffres aussi bas, cela donne forcément l’impression que ça explose.» L’éthicien rappelle que la majorité des gens intégrant les soins palliatifs ne choisissent pas le suicide assisté. «Mais il est clair que ces chiffres correspondent à une certaine tendance à davantage d’éthique individuelle, qui pousse les gens à revendiquer l’organisation de leur propre mort, sans devoir suivre les indications de tiers.»

Conditions strictes

En Suisse romande, Exit fixe des conditions strictes pour l’assistance au suicide. Il faut d’abord être membre de l’association depuis un certain temps et être domicilié en Suisse. Le candidat au suicide assisté doit jouir de discernement et faire une demande manuscrite avec un dossier médical complet, rédigé par un médecin exerçant en Suisse. Il doit être atteint d’une maladie incurable, d’une invalidité importante ou avoir des souffrances intolérables. Autre possibilité: il doit être atteint
de polypathologies invalidantes liées à l’âge.

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