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De Saint-Pierre à Saint-Jacques, trois mois à pied

Qu’est-ce qui pousse chaque année 300 000 personnes sur les chemins de Compostelle? Pour le comprendre, nous partons en immersion.

Compesière, par où le chemin de Compostelle passe avant de traverser la frontière.

«Depuis que j’ai fait le chemin de Compostelle, ma vie a changé.» Vous aussi, vous entendez de plus en plus souvent cette phrase? Que ce soit de la bouche du fils des voisins, d’une collègue divorcée, d’un ami retraité ou d’un couple qui teste son amour avant le mariage, le camino s’est frayé un chemin jusqu’à vos oreilles. Le constat est sans appel, le plus connu des pèlerinages chrétiens a le vent en poupe, une véritable explosion a eu lieu en trente ans. Si en 1985, seuls 619 pèlerins étaient comptabilisés à la cathédrale de Santiago, ils étaient 301 036 en 2017. La rando catho incarnerait-elle le nouveau cool? Pas forcément: la popularité du chemin tient dans le fait qu’énormément de non-croyants l’arpentent aussi.

Mais qu’est-ce qui pousse hommes et femmes à entreprendre aujourd’hui ce pèlerinage à pied pendant des semaines ou des mois, à dormir dans des gîtes au confort rudimentaire, en portant sur leur dos tout leur barda? Pour le comprendre, je pars à mon tour pour Compostelle cet été. 1900km à pied, de Genève à Santiago, en passant par la «voie du Puy» (voir infographie). J’ai proposé à ma rédaction de livrer en direct reportages, chroniques, vidéos et photos. Et croyez-le ou non, ça a marché.

Vidéo: Compostelle prend deux ailes: le sac à dos

À l’heure où vous lirez ces lignes, j’aurai déjà refermé la porte de mon appartement, pour ne plus l’ouvrir pendant trois mois. J'aurai traversé la cour Saint-Pierre, le pas maladroit lesté par une lourde chaussure de marche, l’œil cherchant les discrètes coquilles indiquant le chemin. J'aurai sûrement essuyé quelques vannes de connaissances croisées à Carouge, qui auront donné des tapes amusées dans mon gros sac à dos avant de se rendre à un brunch en terrasse. J'aurai sûrement maudit la chaleur avant d'arriver à Compesières, puis traversé la frontière. Dès que possible, j'alimenterai la page spéciale Compostelle prend deux ailes (visible dès lundi 2 juillet) pour narrer le chemin et ses pèlerins.

Petite FAQ pour expliquer ce projet bizarre.

Mais pourquoi est-ce que tu t’infliges ça?

C’est la question qui ne rate pas, lorsque l’on comprend que ce n’est pas la Tribune qui m’oblige à partir trois mois, mais que c’est bien moi qui ai souhaité le périple. Trois mois, 21 km par jour en moyenne, Pyrénées comprises. Alors pourquoi? Parce que la réponse d’anciens pèlerins à qui j’ai également posé la question me fascine et m’inspire: «C’est à la fin du chemin que l’on comprend pourquoi on a voulu partir», clament-ils tous, avec le demi-sourire des Justes. Si on les interroge un peu plus longuement, ils évoquent le besoin d’une coupure, d’un retour à soi, l’appel d’une tradition séculaire ou encore la volonté de s’opposer à notre époque rythmée par l’instantanéité des rapports virtuels, à la société de consommation et son idéologie de rentabilité.

J’essaierai de capter les raisons qui poussent les pèlerins sur le chemin. Et d’arborer à mon tour le sourire énervant de celui qui a compris la vie.

Tu crois en Dieu?

Pas spécialement. Je ne suis ni chrétienne ni croyante, même si les concepts de sacré et de profane m’intéressent, en ce qu’ils concernent toutes les sociétés. C’est ce qui m’avait poussé à étudier l’histoire des religions à l’Université de Genève, à l’époque. En revanche, la notion de foi – soit la curiosité et la confiance en ce qui n’est pas (encore?) saisissable par notre seul cerveau humain – me touche énormément.

Tu feras quoi comme sujets?

Ayant déjà marché deux semaines entre Le Puy-en-Velay et Conques il y a deux ans, j’avais dressé alors une petite liste de sujets journalistiques croustillants. Par exemple, comment les donativos, ces gîtes tenus par des chrétiens pratiquants offrant le lit et le couvert, se font poursuivre par le fisc français, qui les taxe en fonction du prix moyen calculé à partir d’un pèlerin lambda imaginé. Or, vivant de dons et d’échanges de services, ces donativos échappent complètement au système capitaliste du pays. Autre sujet, la présence des SDF qui arpentent toute l’année le chemin, où ils vivent de l’hospitalité des donativos, préférant ce nomadisme à la manche dans une grande ville. Ou encore le fait que ce soient les femmes qui partent le plus souvent seules, malgré une légère majorité masculine sur le nombre total de pèlerins.

Outre des sujets «classiques», je réaliserai également des chroniques personnelles sur les (més)aventures du voyage. Tendinites, punaises de lit et autres anecdotes improbables, narrées sous la forme de chroniques écrites ou de vidéos, selon les possibilités du lieu (et de l’accès au Wi-Fi). Le tout sera articulé à une carte géographique virtuelle, hébergée sur le site de la «Tribune», sur laquelle se tracera au fur et à mesure le trajet effectué.

Ça n’a pas déjà été fait?

Beaucoup de pèlerins prennent des notes dans un petit carnet, le soir venu, l’esprit libre et les cloques fraîchement percées. Parmi eux, certains publient un livre témoignage, à l’instar d'Alix de Saint-André (qui raconte ses trois chemins de Compostelle dans le désopilant En avant, route!) ou Jean-Christophe Rufin dans Immortelle randonnée. Si aujourd’hui nombre d’entre eux postent des photos sur les réseaux sociaux – Facebook regorge de pages dédiées aux différents chemins, par exemple – ils sont peu nombreux à tenir un blog régulier, tant le transport d’un ordinateur dans un sac déjà lourd est rédhibitoire. Mais en ce qui concerne les immersions de journalistes professionnels sur des mois, livrant articles et vidéos montées en direct, il n’en existe à ma connaissance aucune.

Qu’est-ce que tu emportes?

Le moins possible. Mon sac, gourdes d’eau comprises, soit 1,5 litre, ne devra pas excéder 8 kilos. Je tournerai donc avec trois t-shirts, un short, un pantalon de randonnée et une veste polaire qu’il me faudra laver au lavabo quotidiennement. Pour tout matériel journalistique, j’emporte une tablette et un mini-clavier pour rédiger les sujets écrits, un smartphone, un micro-cravate et un trépied léger pour les vidéos, que je monterai avec l’aide d’un logiciel à même le smartphone.

Tu vas dormir où?

Dans des dortoirs de gîtes ou des donativos (soit chez des particuliers, en général chrétiens, qui accueillent les pèlerins en échange d’un don). Et à la belle étoile, qui sait, si une nuit de canicule me permet de me passer de sac de couchage.

Pourquoi une rédaction paie-t-elle trois mois de reportage malgré les difficultés financières de la presse?

C’est sûr qu’un reportage de trois mois tous frais payés, salaire compris, nous ramènerait à un âge d’or du journalisme (a-t-il d’ailleurs jamais existé?). Mais foin de rêveries, ce reportage est possible car la Tribune a accepté que je prenne deux mois sans solde sur trois, tout en finançant un tiers du périple. Le reste des frais est couvert par une fondation privée genevoise active dans le domaine culturel, qui a répondu favorablement à ma demande de bourse. Aucune contrepartie ni intervention éditoriale ne sont demandées par cette fondation laïque.

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