Paris vaut bien une catharsis

DécodageSur les réseaux sociaux, l’internaute s’informe, partage, enrage, se console et surtout… il rit!

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Depuis vendredi, les réseaux sociaux ont joué un rôle prépondérant dans la couverture des attentats qui ont fait vaciller la Ville Lumière. Facebook s’est avéré plus efficace qu’un coup de téléphone pour rassurer ses proches, Twitter apparaît plus rapide que les médias traditionnels pour donner l’alerte et diffuser les derniers éléments d’information connus. Et, cerise sur le gâteau médiatique, c’est désormais ici, confortablement lovée dans ce monde virtuel, que la population vient panser ses plaies bien réelles.

«Du point de vue émotionnel et humain, en cas de crise majeure, les gens éprouvent le besoin de se réunir, et de partager leurs ressentis, explique Valérie Gorin, sociologue à l’Université de Genève, spécialiste des relations entre humanitaire, compassion et réseaux sociaux. Ces espaces sont utilisés comme un lien virtuel qui relie tout le monde, un lien qui sert autant à se rassurer qu’à se localiser.» Et rarement compassion collective n’aura été aussi puissante. Le hashtag #prayforparis a été tweeté près de 6 millions de fois en l’espace de dix heures. A titre de comparaison, il a fallu un peu moins d’une semaine au fameux #Jesuischarlie pour atteindre le même score.

«Après un drame, les réseaux sociaux s’organisent systématiquement de la même façon, observe Nicolas Vanderbiest, assistant chercheur à l’Université catholique de Louvain et spécialiste des crises sur les réseaux sociaux. Après la phase informationnelle, durant laquelle on apprend le drame, vient l’étape émotionnelle, où l’on s’émeut. Ensuite arrive la phase dite d’intérêt durant laquelle on ne parle plus que de ça.» C’est celle que nous traversons actuellement.

Alors on buzze. Ce qui explique, par exemple, l’omniprésence sur nos fils d’actualité de cette époustouflante septuagénaire anonyme, qui harangue la Toile d’un éloquent et fédérateur: «Nous fraterniserons avec les 5 millions de musulmans qui exercent leur religion librement et gentiment et nous nous battrons contre les 10 000 barbares qui tuent, soi-disant au nom d’Allah.» Ou encore la popularité foudroyante du texte, poignant, de ce jeune veuf – père d’un bébé de 17 mois, et dont la compagne est décédée au Bataclan – qui écrit à ses assassins «Vous n’aurez pas ma haine».

Un révélateur social

«Vidéos, textes, dessins, illustrations… Ce qui émerge rapidement dans cette logique de groupe, c’est toujours le positif, l’optimisme», précise Nicolas Vanderbiest. Ces initiatives se bousculent, et se ressemblent finalement beaucoup. Leur but: proposer un exutoire collectif en ligne. «La communication collective se traduit par des formes émotionnelles comme la colère, l’indignation, ou les larmes, poursuit Valérie Gorin. Elles mettent en relation des individus qui parfois ne se connaissent même pas, tous solidaires, unis dans la même communauté car reliés par les mêmes émotions. Ce serait une erreur de considérer ces buzzs comme de simples anecdotes. Au contraire, ce sont des révélateurs sociaux. Ils prennent la température des émotions et des idées du citoyen lambda et révèlent la fracture avec le monde politique qui emploie, à l’inverse, un discours guerrier.»

De l’émouvant, du fédérateur mais rarement du marrant. Du moins jusqu’à aujourd’hui. Pour la première fois face à un événement d’une telle ampleur, on voit fleurir ici et là des pointes d’humour, noir de préférence. A l’image de cette jeune fille, blessée au Bataclan, qui tweete depuis son lit d’hôpital: «Est-ce qu’on peut rajouter sur son CV «reçu une balle dans le cul» dans «expérience professionnelle»?» Ou de ce bon mot, partagé des milliers de fois sur les profils: «Si boire des coups, aller au concert ou au match, ça devient un combat, alors tremblez, terroristes! Parce qu’on est surentraînés!!!» Sans oublier le désormais fameux «Je suis en terrasse», en clin d’œil au «Je suis Charlie». «C’est très particulier et novateur ce mélange d’humour et de provocation qui apparaît ces jours-ci sur les réseaux sociaux, constate Valérie Gorin. Cette forme de catharsis était beaucoup moins forte après les attentats qui avaient touché Charlie Hebdo, qui est pourtant un journal satirique. On ne pourrait pas imaginer la même chose aux Etats-Unis par exemple. En cas de crise, les Américains gèrent leurs émotions à travers la religion. Ils prient mais les Français, eux, préfèrent rire.»

L’humour en guise de bouclier

Diable! La résilience par le rire serait-elle donc devenue en peu de temps une exception culturelle hexagonale? Pas uniquement. Si l’humour et l’autodérision ont repris aussi vite leurs droits, c’est aussi parce que les attaques ont visé des lieux de culture, de détente et de loisirs. Très vite, les internautes se sont emparés de l’arme la plus logique et finalement la plus proche à leur disposition: répondre par le rire, la joie, les jeux de mots et ces traits d’esprits tellement parisiens, ces mêmes symboles que les terroristes ont cherché à annihiler. Bref, l’humour en guise de bouclier.

D’autant que face à la surabondance d’informations, la dérision permet de prendre une distance parfois nécessaire. Quitte à flirter avec l’absurde: hier matin, le monde connecté apprenait la mort de Diesel, un chien policier dans les assauts de Saint-Denis. La réponse du Web a été instantanée: le hashtag #Jesuischien s’est diffusé comme une traînée de poudre. «On sait que c’est stupide mais on en a besoin, sourit Valérie Gorin. L’internaute n’est pas dupe: il entre dans un processus d’autodérision de ce que Facebook et Twitter lui font faire. Ces attentats de Paris ont été un tournant en termes de phénomènes identitaires spécifiques aux réseaux sociaux. Par exemple, nous avons vu fleurir beaucoup moins de théories conspirationnistes délirantes qu’après les attentats de janvier.»

Prochaine étape? Selon toute vraisemblance, les gens devraient peu à peu délaisser les réseaux sociaux pour revenir à l’analyse, le fonds de commerce des médias traditionnels. Fini les gags, ce sont donc les articles «sérieux» qui devraient devenir viraux. (TDG)

Créé: 18.11.2015, 22h00

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