Foot: la grâce au corps

ENCORE!Pour qui oublie les scores et ne regarde que les corps, le football devient parfois un ballet étrangement aérien. Décodage d’un langage de puissance et d’envol.

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C’est le moment, les spectateurs le guettent: le corps s’élève follement dans les airs pour allonger encore la portée de la jambe. Une figure qui allie la légèreté du saut à l’absolue force de l’impact sur le ballon. Quand la manœuvre réussit, cette envolée acrobatique est sans doute le plus bel instant de poésie d’un match. Un instant fugace où le sport réputé si mâle, si guerrier, s’apparente soudain au ballet. Il en reste des photographie magiques sur le vif – sur fond de ciel bleu, si ça se trouve – où les hommes-oiseaux dégagent une majesté, corps tendus, cœur entièrement à l’action, musculature affûtée.

Certains sauts sont très similaires à ceux de la danse classique

Peut-on parler de danse? La très belle et talentueuse, Yuka Oish, l’une des chorégraphes invitées du Ballet de Béjart cette saison, voit une confluence évidente entre le football et la danse: «Certains sauts sont très similaires à ceux de la danse classique, on les voit notamment dans le ballet «Giselle», dit-elle. L’entier du dos est très actif, et tout l’avant du corps est étiré. Il y a là une force, une détermination… C’est la même tension que celle d’un oiseau qui cherche sa nourriture dans la forêt amazonienne!» Étrange similitude, alors que les joueurs de football se sont bâti une musculature très différente (que n’a-t-on pas dit sur leurs cuisses !) de celle des danseurs, toute en longueur. Et pourtant! Comme sur l’image ci-dessus (XXX), les parallèles sont clairs: «Regardez le mouvement circulaire dans les airs, souligne Yuka Oish, c’est comme s’il découpait un cercle dans l’espace. Cela ressemble aux cerceaux de flammes et on l’imagine continuer à tourbillonner, un feu à chaque cheville. Il utilise tous ses muscles principaux et ceux de l’intérieur des cuisses. Ce serait amusant de le voir le voir par en dessous – si ses pieds touchaient le sol, il serait un vrai danseur de claquettes !»

Des corps dressés pour la puissance

L’œil aiguisé de la chorégraphe japonaise décrypte ce que personne, pas même et surtout pas les joueurs, ne perçoit autrement que de manière subliminale. «Certaines actions entre deux joueurs sont dignes d’un «pas de deux», sourit-elle. Même si on n’a aucune connaissance du ballet, beaucoup reconnaissent la séquence sans le savoir: elle a été mis en scène dans le film «Dirty Dancing». Il faut de très bons abdominaux et de la force dans les muscles du dos pour tenir ces poses.» Les corps des footballeurs, dressés pour la puissance, bâtis par des années d’entraînement, développent une musculature très forte. «Comme pour la danse et aussi pour les arts martiaux, ajoute Yuka Oishi. Si on met trop d’énergie dans tout le corps, cela ne fonctionne pas. Pour une performance maximale, il faut savoir activer certains petits muscles avec une énergie très intense, sur un moment très bref. Même à l’arrêt, les muscles restent alertes, on n’est jamais raide comme un bâton!»

Les célèbres abdominaux de Ronaldo ne seraient alors pas qu’une coquetterie?

Une telle maîtrise de précision ne vient pas forcément à l’esprit quand on pense au football, souvent associé à une force plus brutale. C’est que le clichés ont la vie dure, alors que la compréhension physique de ce sport – et, partant, la préparation des joueurs – ont beaucoup évolué. «C’est le même jeu, mais c’est un autre sport. Le potentiel athlétique des joueurs n’est plus le même, explique cet ancien joueur professionnel des années 1990, qui suit de près, aujourd’hui, les entraînements des joueurs. De la musculation, nous en faisions dans les années quatre-vingt, ce n’est pas nouveau. Mais maintenant la préparation est plus pointue, plus étudiée, presque scientifique.» Ce que la science a changé? Une approche plus individuelle de chaque joueur. Plus respectueuse des corps. Plus fine dans les complémentarités au sein d’une équipe. Elle est loin l’époque où l’on essayait de débaucher des physiques simplement surpuissants, comme des chevaux de race: tout dans les jambes et dans la pompe. Désormais, les corps sont gainés dès le plus jeune âge. Musculation et renforcement musculaire favorisent explosivité et la force, les joueurs gagnent en détente et en vitesse. Le haut du corps, jadis presque laissé pour compte, est désormais travaillé avec une précision méticuleuse. L’ensemble du corps est travaillé en harmonie. Résultat ? Des joueurs plus performants dans les lancers de touches, dans les duels à l’épaule ou les duels aériens. Les célèbres abdominaux de Ronaldo ne seraient alors pas qu’une coquetterie? «Dessinés à ce point, ils ne servent à rien, juste à faire joli, ironise tel physiothérapeute qui suit régulièrement des sportifs de pointe. Je les appelle les abdos de plage.» Le narcissisme flamboyant du Portugais l’a probablement poussé vers cette perfection physique, dans une société obsédée par l’apparence et l’image de soi. Reste que, doté de muscles décoratifs comme de muscles réellement utiles, le footballeur demeure une machine de guerre. Corps et mental d’acier, il va au combat, inlassablement.

En couple, un modèle de normalité

Dans le registre artistique, la danse n’est pas le seul domaine créatif à fonctionner en résonance avec le football. Quel enthousiasme que celui du peintre Nicolas de Staël, qui écrivait le 10 avril 1952 à son grand ami, le poète René Char : «Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi avec toute la présence que cela requiert en toute invraisemblance. Quelle joie René, quelle joie!» L’artiste venait alors d’assister à la rencontre France-Suède, le 26 mars 1952 au Parc des Princes. Il en est ressorti fasciné. Ébloui par un jeu dont il ne cherche même pas à pénétrer les règles, mais dont il perçoit avec fulgurance la chorégraphie implicite, l’élan d’énergie vitale. Il s’en suit toute une série de tableaux à thématique footballistique. «Là où un amateur de football voit un beau dribble, Nicolas de Staël observe une bataille de muscles, sous des lumières prodigieuses», raconte le journaliste Laurent Greilsamer, dans son livre Le prince foudroyé: La vie de Nicolas de Staël. Il existe ainsi un autre rapport au football. Le match peut se déguster comme un spectacle à part entière, comme une ode à la puissance et à la finesse du corps humain. Alors, faites-nous rêver, joueurs! Soyez des danseurs aux amples gestes déliés, des stratèges au sens inné du mouvement dans l’espace – pas des acteurs à la petite semaine qui se roulent à terre. Faites parler vos muscles, faites parler vos tripes! On sera là pour crier de joie.

Envol contre envol
Il reste quelques matchs de la Coupe du monde (finale le 15 juillet à 17h) pour admirer ces corps en mouvement. Le Béjart Ballet de Lausanne revient au Théâtre de Beaulieu, à Lausanne, avec deux reprises - Syncope de Gil Roman, joué pour la première fois il y a huit ans et applaudi dans de nombreux pays, ainsi qu’ Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui, écrit il y a vingt-cinq ans par le Maître Maurice Béjart. Deux créations également – un ballet inspiré de la culture japonaise de la chorégraphe Yuka Oishi, ? Ku – et Eclats de Julio Arozarena.

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(Encore!)

Créé: 09.07.2018, 07h37

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