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Féminisme, un fossé générationnel

Il y aurait donc plusieurs féminismes. Celui des saintes-nitouches, des puritaines, des femmes qui haïssent les hommes. Et celui des femmes qui ne confondent pas drague insistante et harcèlement, galanterie et abaissement de la femme. Reconnaissons-le, ce débat caricatural, qui tourne vite au lynchage médiatique, ne fait guère avancer le seul féminisme qui vaille, celui de l’égalité, du respect et de l’autonomie des individus des deux sexes.

Le slogan «Jouissons sans entraves » de 1968 ne deviendra pas nécessairement «Entravons nos jouissances» en 2018

En signant à la dernière minute une tribune des 100 femmes, publiée par Le Monde, défendant «la liberté d’importuner», ou plutôt d’être importunée par les hommes, Catherine Deneuve ne s’attendait pas à un tel déferlement de haine. Elle a de fait donné sa caution de star internationale à un texte dont certains passages – comme celui dédramatisant les actes des frotteurs du métro – ont choqué. Parmi les autres signataires du texte figurent des femmes volontiers provocatrices, comme l’écrivaine et critique d’art Catherine Millet. Ceci suffirait d’ailleurs à expliquer cela.

Certes, Catherine Deneuve a été plus inspirée par le passé – en signant avec courage le manifeste des 343 salopes de 1971, appelant à la dépénalisation de l’avortement, notamment. Mais elle n’est pas devenue tout à coup une affreuse avocate des harceleurs et des abuseurs. Contrainte à s’excuser, cible de nombreuses contre-tribunes, l’actrice si française n’avait fait que témoigner d’un décalage générationnel, celui qui sépare les acteurs de la libération sexuelle des années 60 et de la contraception de celles qui dénoncent aujourd’hui avec force l’impunité des harceleurs.

En 1968 comme aujourd’hui, c’est bien la société patriarcale qui est remise en cause. La révolte contre l’ordre établi, il y a cinquante ans, a engendré la liberté sexuelle des femmes. La libération de la parole des victimes de harceleurs pourrait déboucher sur une autre révolution. Mais dire si celle-ci accouchera d’un puritanisme à l’américaine, d’un féminisme à la scandinave ou d’une autre forme de relations entre les sexes semble bien aléatoire.

À cinquante ans de distance, les deux époques contrastent. En 1966, une brochure intitulée De la misère sexuelle en milieu étudiant signée par des situationnistes de Strasbourg fut précurseur d’une révolte sociale et sexuelle en France. Deux ans plus tard, Daniel Cohn-Bendit éructait contre la ségrégation entre filles et garçons dans les dortoirs de la fac de Nanterre. Cette génération lisait les auteurs du désir libéré, Anaïs Nin, Pierre Louÿs, Henry Miller, Deleuze et Guattari ou Wilhelm Reich. Et le féminisme gagnait une nouvelle génération de militantes, héritières du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

On censure aujourd’hui à New York une toile de Balthus peignant une fillette à la petite culotte apparente. Le meurtre de Carmen par Don José devient politiquement incorrect. Cependant, le slogan «Jouissons sans entraves» de 1968 ne se transformera pas nécessairement – comme certains le craignent – en un «Entravons nos jouissances» en 2018. Car ce sont les hommes en général, et de plus en plus les femmes, qui font l’histoire. L’avenir le dira, mais ce futur désirable sera, quoi qu’il en soit, plus féministe que jamais, après 3000 ans de domination masculine.

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