Les architectes «laissent béton»

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

L’édition 2018 de la Biennale d’architecture de Venise, manifestation phare de la recherche en architecture, acte le retrait des architectes de la dimension sociale et environnementale qu’ils avaient tenté d’aborder. «En mettant en scène […] de beaux objets incarnant de beaux ouvrages, la Biennale 2018 signe avec un conservatisme assumé le retour en grâce de l’Architecture. Délivrée de la dimension sociale et engagée […] elle s’est aussi délestée de sa portée visionnaire». On parle aussi de «désengagement social». (Tracés Nos 14-15. 20.07.2018).

En Europe, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il faut construire massivement, vite et pas cher

Parce que, oui, les architectes se sont impliqués dans l’amélioration du cadre de vie, dans le logement en particulier, le contenu et le contenant des immeubles d’habitation. Retour express sur les derniers trois quarts de siècle, à grandes enjambées.

En Europe, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il faut construire massivement, vite et pas cher. Le mode ancien de l’évolution de la ville, progressif, fait d’un bâti d’entrepreneurs et d’artisans, devient obsolète. On planifie de nouveaux quartiers, des «cités nouvelles»; il faut voir global et rationnel. Au niveau conceptuel, les architectes sont en embuscade. Du Mouvement Moderne, né au début du XXe siècle, aux réalisations exceptionnelles et assez confidentielles de ses quelques maîtres, on ne va retenir que la dimension rationalisation et économie. «L’immobilier» devient un important vecteur économique, il se professionnalise dans le boom des Trente Glorieuses. En Mai 68 on lit sur un mur parisien: «Les architectes carrossiers du pouvoir». C’est en effet le lot de la majorité de cette profession, qui, comme les autres, comporte diverses couches. Certains, idéalistes, se regimbent, s’intéressent à la sociologie, au mode de production, ils rejettent l’étiquette péjorative à leurs yeux «d’artistes», la formation étant encore largement de type Beaux-Arts. On verra, dans cette mouvance, des diplômes d’écoles d’architecture concrétisés en volumineux rapports dactylographiés. D’autres, ponctuellement, dans des projets de moindre importance, s’essayent à quelques tentatives formelles; le postmodernisme vient casser les codes esthétiques, on va vers le grand désordre visuel.

Alors que les Architectes préoccupés d’Architecture cogitent sur leur rôle dans la société, la construction bat son plein. Pour les investisseurs, privés et publics, le credo c’est «investir dans la pierre». «L’économie de la construction» se théorise, elle domine la production du bâti. Bientôt les tables Excel prennent l’ascendant sur les tables à dessin. Les entreprises deviennent «générales», «globales». Elles sont dorénavant les acteurs principaux de la production de l’essentiel de notre environnement construit.

Musardant dans les rues anciennes, vous verrez encore quelque plaque au bas d’un immeuble, citant «l’Architecte». Vous ne verrez plus ça sur les quartiers en construction. Ce ne sont que des produits économiques. Les architectes ont laissé tomber le secteur.

Créé: 07.01.2019, 16h06


Retrouvez ici tous les invités de la Tribune de Genève La rubrique L’invité(e) est une tribune libre (3000 signes, espaces compris) sélectionnée par la rédaction. Avant d’envoyer votre contribution, prenez contact assez tôt à courrier@tdg.ch, afin de planifier au mieux son éventuelle publication.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le Parlement veut plus de femmes à la tête des grandes entreprises
Plus...