Une semaine sans chaussures

Série d'étéLes hippies ont traîné leurs pieds nus dans les années 70, tandis que les va-nu-pieds de la planète les usent de tout temps. En vrai, toucher terre, ça fait quoi?

Oter ses pompes le temps d’une semaine d’août? Antihygiénique sur les bords, mais quel pied géant!

Oter ses pompes le temps d’une semaine d’août? Antihygiénique sur les bords, mais quel pied géant! Image: LAURENT GUIRAUD

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Rien qu’une fine membrane me sépare du reste du monde. Juste parce que j’ai renoncé, sur l’injonction de ma hiérarchie, à la non moins fine semelle de cuir, de plastique ou de caoutchouc qui me séparait de la croûte terrestre. Je ne suis ni la première (une pensée pour Diogène le Cynique, Paul McCartney sur Abbey Road, Ava Gardner en Comtesse, Brigitte Bardot créée par Roger Vadim, l’organiste Rhoda Scott ou Zazie sur scène), ni l’unique (hormis les miséreux des bidonvilles et les Africains de la brousse, il y a aujourd’hui pléthore d’estivants qui suivent la tendance barefooting) à user, fracasser, fissurer, râper, carboniser et saloper mes petits petons. Mais c’est à moi et à moi seule qu’il revient de vous raconter ce que ça fait concrètement, sur le bitume genevois.

Samedi 8 août

Bon. La première fois que vous sortez de chez vous entièrement déchaussé, autant dire que vous vous sentez nu. Furieuse impression d’avoir oublié d’enfiler sa culotte. Et vulnérable. Comment ferai-je pour lever le nez du trottoir et scruter ce que me renvoie le regard des passants?, me demandé-je en faisant mine de dédaigner ce qui me titille la plante. Eviter les obstacles en forme de flaques, de crottes ou de bris de verre tout en gardant ma dignité intacte: telle sera ma mission, je m’en acquitterai sans vaciller.

Première constatation: sale pour sale, le sec vaut mieux que le mouillé. Mon instinct de félin à deux pattes me fait surtout éviter à mes coussinets d’avoir à patauger dans la flotte (noire, le plus souvent). Du coup, les biotopes tels que toilettes collectives, chaussées inondées ou herbette arrosée d’urine sont à bannir autant que possible, au profit de la bonne vieille poussière à laquelle nous sommes tous voués à retourner un jour.

Seconde constatation: c’est insensé ce que les us urbains vous coupent de vos sensations! Que d’aspérités négligées au sol, que de variations thermiques montant des dalles de béton! Lâchez vos sandales, et c’est une foule de chatouillis, gratouillis et autres picotis qui jouent les réflexologues.

Troisième constatation: loin de me juger folle, conformément à mes attentes, le quidam m’ignore. Si mes amis et connaissances me mitraillent d’interrogations curieuses, les anonymes, eux, me foulent royalement aux pieds. De toute la semaine, seul un jeune homme pris dans la cohue des feux, samedi au bord du lac, s’est fendu d’un «pieds nus?» étonné, tandis que je me rendais – en rasant les murs – chez un collègue admirer de son balcon le spectacle pyrotechnique. Devant son palier, soyez sûrs que je me suis soigneusement essuyé les pieds au paillasson.

Dimanche 9 août

Yes! Je parviens à hisser mon scooter sur sa béquille d’un coup sec envoyé de ma voûte plantaire: même pas mal. Et j’ajoute ainsi la Vespa à mon tableau de chasse des véhicules manœuvrables sans savates – à savoir la voiture, pour aller vite, dont les pédales transmettent aussitôt au moteur ma nouvelle sensibilité pédieuse.

Evidemment, dans mon nouvel élan motocycliste, je ferme les yeux sur l’article de ma consœur Chloé Dethurens, paru dans ces mêmes colonnes il y a une semaine. Elle y mettait en garde contre les dangers qui guettent les motards dévêtus. Mais la presse, comme le reste, n’en est pas à une inconséquence près, pas? Et puis le boulot, c’est le boulot.

Lundi 10 août

Quinqua souffrant régulièrement de douleurs lombaires, me voici soudain dotée d’un ressort insoupçonné chaque fois que j’emprunte l’escalier me conduisant d’un étage à l’autre de la rédaction. Dérouler son extrémité terrestre du talon à la pointe puis dans l’autre sens à la descente vous libère une énergie toute juvénile: on en redemande. L’exercice se répète qui plus est dans le plus moelleux des silences. Foin de clic-clacs d’escarpins, de floup-floups de godillots, vous avancez à pas de loup pour mieux surprendre votre prochain.

Dans la paix du cimetière des Rois, où je suis allée profiter du soleil pendant la pause de midi, en revanche, il a fallu que j’étouffe les petits cris de douleur qui me montaient le long de l’échine tandis que je piétinais les graviers. Aurais-je véritablement noté les changements de relief eussé-je porté des spartiates? Pour remplir mon mandat, le moment était venu de me montrer stoïque. Oups, j’ai failli écraser ma cigarette du pied!

Mardi 11 août

Si vous avez repéré quelqu’un ce jour-là en train de relever un à un ses membres inférieurs genre «j’ai trop besoin de faire pipi», c’était bibi(pède): le sol était brû-lant!

Moins le soir, heureusement. Sachez qu’aux alentours de 23?h, quand je quittais le Théâtre de l’Orangerie où m’avaient amenée d’autres tâches journalistiques, le macadam gorgé de soleil avait juste la température du creux du coude, celle qui correspond à la tiédeur idéale d’un biberon de lait.

Grisée par cette tempérance accordant par magie le dedans et le dehors, l’humeur et l’environnement, j’en oubliai d’enfiler mon casque. Mon engin me propulsa cheveux au vent jusqu’à l’autre bout du pont du Mont-Blanc, avant qu’une automobiliste attentive ne gesticule dans ma direction en pointant sa tête. Toute à la nudité de mes métatarses, je crus d’abord qu’elle me traitait de fada pour circuler délacée, mais j’eus vite fait de réaliser que mes jambes lui étaient invisibles. Aussitôt son info percutée, j’arrête ma machine et coiffe mon machin, non sans inventer au passage cet adage désormais incontournable: pieds à l’air, tête en l’air.

Mercredi 12 août

Visite à l’EMS où réside ma vieille maman. Sol frais, poli, aseptisé. Du fait qu’il me connaît (il n’oserait pas sinon), un infirmier se hasarde en riant: «Alors, on se prend pour Yannick Noah?!» Pas plus que ça, non. Mais je fais progressivement le lien tandis que mon interlocuteur enchaîne sur les études médicales prouvant les bienfaits de la marche à cru. «Earthing», qu’ils appellent ça, les adeptes. (Des sentiers ont même été balisés exprès pour eux, du côté de Nendaz (VS), Villarimboud (FR) ou Rebeuvelier (JU) entre autres.)

Du coup je me renseigne. Barbote émerveillée au milieu des muscles abducteurs de l’hallux, muscles courts extenseurs des orteils, muscles carrés plantaires et autres muscles interosseux plantaires. Essaie de dénombrer mes 26 os, 16 articulations synoviales et 107 ligaments – fois deux bien sûr. Je prends conscience des 7500 terminaisons nerveuses qui me frétillent sous la corne. Bref je comprends, mieux vaut tard que jamais, que se déplacer les panards à la belle étoile, c’est un peu comme nager à poil ou… s’abandonner à des rapports non protégés.

Jeudi 13 août

Le terrain que j’arpente s’apparente peu à peu à un vaste texte en braille que la pulpe de mes doigts de pieds apprend à déchiffrer en tâtonnant. Les phrases les plus sentencieuses que j’aie à lire sont les stries saillantes des escalators: un martyre contre nature. Il me plaît en revanche de rêver aux inextricables entrelacs que formeraient toutes les empreintes superposées des humains ayant posé le pied ici-bas depuis la nuit des temps. Voilà pour le chapitre spirituel auquel invite inéluctablement le contact pédestre avec la terre mère.

Vendredi 14 août

Mon expérience de tourisme va-nu-pieds touche à son terme. La fin de semaine orageuse m’a collé quelques particules détrempées à l’épiderme – devenu entre-temps pachyderme –, ce qui ne m’a pas trop bottée. Reste que la perspective de m’enclore dans une semelle résonne pour moi comme une condamnation de prison. Il paraîtrait qu’en quelques jours de liberté, les pinceaux s’allongent, s’épaississent, bref rechignent à revenir à la godasse. Il me faudrait sans doute encore une page de journal pour vous raconter ma réaccoutumance: une semaine en souliers. Pas plus que moi vous n’aurez cette chance.

Mais je ne mettrai pas le pied hors de cette édition sans vous donner une dernière nouvelle clinique: la petite coupure accidentelle que je m’étais faite sous le gros orteil avant même de commencer le présent exercice s’est enfin cicatrisée. Sans la moindre infection, malgré la crasse. Durant le processus, chaque fois que la plaie me démangeait, je pouvais la frotter allègrement aux reliefs sur lesquels je me tenais debout. Et si me saloper les petons m’avait simplement fait du bien? (TDG)

Créé: 15.08.2015, 11h54

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