«J'ai accouché ma jeune fille au pair d'un bébé surprise»

FEMINALorsqu'un soir Irène accompagne Cindy chez le médecin, elle ne se doute pas qu'elle va devoir l'aider à mettre au monde un bébé dont personne ne soupçonne l'existence.

Image: Corinne Sporrer

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J’ai deux enfants qui ont aujourd’hui 15 et 11 ans et, pour s’occuper d’eux quand nous travaillons, nous avons toujours eu une ou un au pair venu de Suisse alémanique. C’est une solution confortable, qui permet de se décharger de pas mal de soucis de logistique.

Cindy, qui fut la dernière, est arrivée chez nous en août 2017. Dès le départ, nous avons accroché. Elle avait 16 ans, elle était joviale, agréable et avait l’habitude de faire chez elle les petites tâches qu’on lui demandait d’accomplir ici. À part une bonne grippe, qui l’a clouée au lit quelques jours en janvier, elle était en pleine forme, faisait bien son travail. Certes, elle avait pris un peu de poids… mais rien de très original. On savait, par expérience, que les jeunes filles au pair perdent ou gagnent quelques kilos les premières semaines. Tout se passait bien. Quelques jours avant cet événement qui a fait basculer sa vie, elle skiait, montait à cheval.

Un examen qui tourne court

Le jour de son 17e anniversaire, au mois de mars 2018, la journée avait bien commencé. Tous réunis autour du petit-déjeuner, nous lui avons offert son cadeau dans une ambiance joyeuse. Dans l’après-midi, alors que je suis au boulot, elle m’appelle. Elle ne se sent pas très bien. Elle a des diarrhées. Je lui dis d’aller s’allonger et de se reposer. Puis je termine ma journée de travail et enchaîne par ma séance de sport. Vers 21h, à peine suis-je rentrée à la maison, qu’elle vient vers moi, me confiant, un peu gênée, qu’elle a détecté des vers dans ses selles. Je la rassure en lui disant que ça n’est pas grave, que ça se soigne facilement. Toutefois, devant son inquiétude, je passe quand même un coup de fil à la centrale des médecins, qui me conseille, pour la rassurer, de la conduire au centre médical le plus proche pour éviter l’attente des Urgences.

Il est 22h, et après avoir rempli le questionnaire usuel, nous patientons tranquillement dans la salle d’attente en papotant. Quelques minutes plus tard, l’infirmière nous fait entrer dans une petite salle et lui pose quelques questions sur ses symptômes. À 22h45, le médecin arrive. Comme Cindy ne parle pas encore très bien le français et qu’elle ne se sent pas à l’aise pour gérer le rendez-vous seule, elle me demande de rester pour traduire. Je vois le docteur soulever son pull pour l’examiner. Et là, tout à coup, sur la table d’examen, un liquide se répand. Je suis un peu gênée pour elle, pensant qu’une fois encore, elle est prise de diarrhée. Le médecin m’annonce d’un coup sans hésitation: «Elle perd les eaux, cette jeune fille!» Je n’y crois pas, je me dis qu’il ne faut pas être très malin pour confondre ça avec une diarrhée. D’autant plus que son ventre, qui est juste sous mes yeux, n’a ni la forme ni le volume de celui d’une femme enceinte. Puis il ajoute: «Il faut que vous l’ameniez au CHUV, car nous ne sommes pas équipés pour faire ce type de contrôle.» Là, je me retourne vers Cindy, qui, interrogative, attend que je lui traduise les paroles du médecin. Calmement, je lui annonce en allemand: «Cindy, il semblerait que tu sois enceinte et que tu sois en train d’accoucher», en employant le conditionnel, tant je n’y crois pas moi-même. Immédiatement, elle se met à hurler et entre en état de choc: «Was? Nein! Das ist nicht möglich!» Tout de suite, le personnel appelle une ambulance pour la maternité.

«L’annonce de ce qui est en train de se passer semble avoir suffi à déclencher le processus: ses contractions deviennent très violentes et rapprochées.»

Là, malgré les cris et l’émotion, je garde mon calme. Je sors quelques minutes pour appeler sa mère et lui annoncer que sa fille de 17 ans serait enceinte et en train d’accoucher. Sous le choc elle aussi, elle me dit qu’elle arrive dès que possible. J’écris un bref SMS à mon mari, qui est persuadé que je lui fais une blague pour tromper mon ennui dans la salle d’attente. Quand je retourne vers elle, Cindy hurle de douleur et je ne peux toujours pas y croire. L’annonce de ce qui est en train de se passer semble avoir suffi à déclencher le processus: ses contractions deviennent très violentes et rapprochées. Avec son accord, je constate que le bébé, dont on voit déjà les cheveux, est bel et bien là. Plus de doutes.

Sage-femme d’un soir

Alors, je passe en mode urgence, mon instinct de femme prend le dessus. Je lui prends la main et la considère comme ma fille. Je l’embrasse, la câline, lui dis qu’elle va y arriver, que je suis là. Je lui explique à quoi sert une contraction et comment elle doit pousser. Je vis ça avec elle. Quand l’ambulance arrive, il est manifestement trop tard pour la transporter. Elle va accoucher là, sur cette table d’examen. Une infirmière et moi mettons nos mains sous ses pieds pour l’aider à se caler et, malgré son état de choc, elle pousse. À la dernière contraction, je sens qu’elle n’en peut plus. Alors je demande l’autorisation d’appuyer un peu sur son ventre, comme on l’avait fait pour moi lors de mon propre accouchement. Et là, sous le mouvement de mes mains, le bébé sort d’un coup. Il est 23h25. Moins de trente-cinq minutes après qu’on lui avait annoncé qu’elle était enceinte et en train d’accoucher, un magnifique petit garçon de 3,340 kg pour 50 cm venait au monde. Cindy a tout juste 17 ans, c’est son anniversaire, et elle devient maman. Moi, remplie d’émotion, je suis pour un court instant la mère de cette adolescente, le papa de ce nouveau-né…

Je dis à Cindy que son fils est magnifique. Je la félicite, je prends des photos. Quelques minutes plus tard, maman et bébé sont transférés à la maternité. Je les suis dans ma voiture. Il est presque minuit. Là-bas, pendant qu’on s’occupe de Cindy, j’assiste aux premiers soins. Je suis fascinée par ce petit être, si présent. Je l’apporte à Cindy, l’approche de son sein. Elle l’accueille, le contemple, lui sourit. Après tout ce tumulte, le calme est revenu. Les questions viendront plus tard, mais pour ce petit bébé surprise et sa jeune maman, une nouvelle vie commence.

Créé: 23.12.2019, 11h35

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