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L’invitéUne affaire compliquée à l’épreuve de l’objectivité

Daniel Cornu revient sur le traitement journalistique de l’affaire de l’enseignante insultée par des tags.

Cela s’est passé dans la région lausannoise et cela remonte à un an. Une enseignante de collège voit son nom s’étaler en grosses lettres le long d’un passage alentour. S’y trouvent accolés des dessins obscènes et des insultes. «Sale pute!» Le tag subsiste une semaine avant d’être recouvert.

La victime en est profondément choquée. Elle se décide à témoigner après plusieurs mois. Son affectation à un autre collège l’amène à sortir de son silence. Elle déplore que la direction de son établissement ne l’ait pas assez soutenue. «24 heures» publie le 30 juin une enquête sur l’affaire. Les dires de l’enseignante sont largement confirmés.

«La controverse porte moins sur le fond que sur des éléments de surface»

Parmi d’autres réactions à cette enquête, le médiateur reçoit une protestation. Plus de cinq pages pour exprimer «colère» et «dégoût» à la lecture d’un article qui semble «écrit à charge» et «revient en tout cas à déformer la réalité des faits dans des proportions invraisemblables».

À l’examen des arguments, le sentiment s’impose que la controverse porte moins sur le fond que sur des éléments de surface, qu’elle repose sur des appréciations et interprétations divergentes plutôt que sur les faits proprement dits.

Tout concourt par ailleurs à rendre l’affaire compliquée. D’un côté, l’enseignante victime du tag et de ses conséquences tient d’emblée à rester anonyme. Le journal considère à juste titre que sa mésaventure est assez sévère pour relever de l’intérêt public. Par respect de sa volonté, il s’abstient donc de toute précision concernant l’appellation du collège, son implantation, les noms de ses responsables. De l’autre côté, les personnes rencontrées ou questionnées au cours de l’enquête font l’objet d’une même retenue. Les protagonistes invoquent d’eux-mêmes devoir de réserve et secret de fonction.

Cela fait beaucoup de non-dits. À défaut de certifier la relation de l’intégralité des faits, il est possible de s’assurer de l’intégrité de la démarche et du respect des procédures journalistiques. Par exemple, distinguer les faits des appréciations, restituer les contradictions, entendre avant publication une personne qui fait l’objet de reproches graves.

Une question récurrente

La discussion ici ouverte sur la neutralité et l’objectivité du journalisme est récurrente. Existe-t-il un journalisme qui postulerait l’absence du journaliste comme individu? Son existence comme «pur esprit»? Un journalisme qui serait le reflet d’une «vue de nulle part»?

Dans la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, code de déontologie de la profession, rien n’oblige à l’objectivité. Le Conseil suisse de la presse admet que «déjà l’hypothèse qui incite le journaliste à enquêter contient par essence des éléments intuitifs et subjectifs». Ces éléments ne sont pas absents lorsqu’une enseignante est traitée de «sale pute» par un tag, sur le chemin de son collège.