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RétrospectiveUn visionnaire nommé Fritz Lang

Trente films sont programmés au Grütli pour honorer l’un des plus grands cinéastes de l’histoire.

Le sublime diptyque de Fritz Lang a été réalisé en 1924.
Le sublime diptyque de Fritz Lang a été réalisé en 1924.
DR

Rares sont les cinéastes dont presque tous les films comptent. Fritz Lang est de ceux-là. La rétrospective que lui dédient les cinémas du Grütli a pour cette raison une valeur événementielle. Pas moins de 30 films figurent au menu jusqu’au 8 octobre. Ceux-ci passent tous deux fois. C’est peu? Oui, et c’est pour ça qu’il s’agit de bien planifier son programme. Cinéaste prolifique mais moins productif qu’un Walsh ou qu’un Michael Curtiz, lequel tout comme lui fait partie des immigrés à Hollywood, Fritz Lang (1890 – 1976) fut rapidement considéré comme un réalisateur de première catégorie. Soit quasiment dès ses débuts, en 1919 en Allemagne, où le diptyque des «Araignées» démontre son aptitude à gérer un récit foisonnant et complexe.

Cette maîtrise lui permet d’assumer une exigence thématique dont tous les grands titres du muet témoigneront. Obsédé par les thèmes de la vengeance, du pouvoir et du mal, Lang combine une mise en scène au service d’un expressionisme à l’époque érigé en courant esthétique, à cet art du récit qui ne craint jamais les métaphores ou l’ampleur. «Les trois lumières», en 1921, est une immersion dans un monde imaginaire pendant que le premier «Docteur Mabuse – le joueur» (1922) ébauche le portrait d’une figure du mal qui accompagnera Lang jusque dans les années 60. Doit-on déjà parler de chefs-d’œuvre? Certes, mais que dire alors des deux parties des «Nibelungen» (1924) et surtout de «Metropolis» (1927), dont la puissance visuelle en fait encore aujourd’hui un film de premier ordre?

La vision mégalomane qui en ressort, comme la force de proposition émanant de chaque séquence d’un récit de science-fiction sis en 2026 dans un monde dystopique divisé entre pauvres et puissants, sont incroyables. Contre toute attente, le film est pourtant un échec. Les critiques en disent du mal, le public ne suit pas. Cette déception ne freine heureusement pas Fritz Lang. Insatiable, il tourne coup sur coup «Les Espions» puis «La femme sur la lune» avant de franchir le cap du parlant avec «M le maudit», qui tranche de façon assez nette avec ses opus précédents. Sauf que des préoccupations typiquement langiennes sur la culpabilité, la criminalité du monde ou la folie des hommes se bousculent dans un film dérangeant (car centré sur un tueur d’enfants) qui ne cherche pas à nuancer l’ambiguïté.

Puis, après «Le Testament du docteur Mabuse» et l’intermède français de «Liliom», l’aventure américaine débute, Lang ayant fui la montée du nazisme, obtenant la nationalité américaine en 1935. Cet exil sera riche, avec une propension pour le film noir. Impossible de détailler tous les titres, mais on peut constater la prédominance des thèmes de la justice dans «Fury» et «J’ai le droit de vivre», tous deux au milieu des années 30. Pendant le deuxième conflit mondial, son engagement surgit dans deux autres films, le plus classique «Chasse à l’homme» et surtout le dément «Les Bourreaux meurent aussi», qui se double d’une réflexion sur la mise en scène et la représentation. Le film est d’ailleurs coscénarisé par Brecht, dont c’est l’unique collaboration hollywoodienne.

Dans la plupart des métrages qui suivent, Fritz Lang, en héraut du film de genre – western sublimé dans «L’ange des maudits», avec une Marlene Dietrich au sommet, polar stylisé avec «Le secret derrière la porte» –, se réapproprie les codes hollywoodiens sans les subir. D’où une filmographie à plusieurs degrés et une montée en puissance que ses derniers films vont parfaitement illustrer. De «Règlement de comptes» à «La Cinquième victime», deux polars intouchables, en passant par l’inclassable «Les contrebandiers de Moonflet», la quête de la perfection est indéniable. Lang travaille les mécanismes du cinéma de studio comme s’il s’agissait d’en extraire la quintessence. La manière Lang atteindra des sommets en 1956 avec son ultime film américain, le bien nommé «L’invraisemblable vérité» («Beyond a Reasonable Doubt» en V.O.), hallucinante machine infernale destinée à briser nos réflexes de spectateur aguerri.

Ultimes chefs-d’œuvre

Débutant comme un plaidoyer contre la peine de mort, Lang y montre un journaliste se faire accuser d’un crime qu’il n’a pas commis dans le but de dénoncer les erreurs judiciaires. Mais le faux coupable va se retrouver pris au piège, tout comme nous, d’un scénario d’une habileté diabolique où il s’agit in fine de s’interroger sur les mécanismes de la création, dans une volonté d’abstraction et de synthèse que plus rien ne pourra stopper. Après un tel exercice de haute voltige, Lang ne pourra que quitter l’Amérique pour revenir à la maison. Et c’est ce qu’il fait. Réalisant en Europe son fameux diptyque, «Le tigre du Bengale» et «Le tombeau hindou», exercice de pure mise en scène renouant avec cet amour du serial et de l’exotisme que Lang chanta au temps du muet. En 1960, il signe encore un «Diabolique docteur Mabuse» peu intéressant, cachant mal ses désaccords avec la production. L’insuccès du film et la difficulté à monter d’autres projets le conduisent alors à renoncer à la réalisation.

La rétrospective des Grütli permettra une bonne approche de l’œuvre, essentielle et influente jusqu’à nos jours. Quelques événements ponctueront ce mois, comme un ciné concert avec un duo de pianistes pour la séance de «Metropolis» le 4 octobre.

Fritz Lang – Rétrospective Cinémas du Grütli jusqu’au 8 octobre. cinemas-du-grutli.ch