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Révolution technologiqueUn robot dirigera l’Orchestre de chambre de Genève

La formation frappe un grand coup en confiant dès 2022 sa programmation artistique à un algorithme et sa conduite à un bras robotique. Récit d’une secousse.

Arie van Beek, directeur artistique et musical de l’Orchestre de chambre de Genève, quittera son poste à la fin de la saison prochaine. Il sera remplacé par le robot. DR/MC.
Arie van Beek, directeur artistique et musical de l’Orchestre de chambre de Genève, quittera son poste à la fin de la saison prochaine. Il sera remplacé par le robot. DR/MC.
GREGORY BATARDON

C’est une secousse majeure dans le monde feutré du classique qui, à n’en pas douter, fera couler beaucoup d’encre dans les semaines et mois à venir. L’Orchestre de chambre de Genève (OCG) a décidé de franchir un palier absolument inédit en relevant un défi technologique aussi visionnaire que risqué. Sa teneur est décrite par un document confidentiel que nous nous sommes procuré, dans lequel la direction de l’institution, par la voix de son secrétaire général Frédéric Steinbrüchel, annonce aux musiciens avoir désigné le successeur à son directeur artistique et musical actuel, Arie van Beek, dont le mandat expire à la fin de la saison prochaine. Dès l’exercice 2022-2023 – coup de tonnerre! – un robot reprendra le flambeau du chef néerlandais et placera la formation dans une nouvelle ère, résolument tournée vers l’intelligence artificielle.

Branche mobile en carbone

L’équipement choisi (DR/MC, pour Digital Robot/Music Conductor) a été pensé et conçu au Bergen Institute of Technology (BIT), en Norvège, et il est décrit en quelques traits, d’un ton sobre, dans la communication interne citée. Il s’agit d’un bras robotique finement articulé pouvant atteindre une hauteur maximale de 2,80 mètres. Posée sur un socle circulaire où sont abrités un logiciel et un disque dur puissant, cette branche mobile en carbone et polymère est équipée dans toute sa longueur de capteurs sonores à l’oreille absolue, capables de disséquer et analyser en temps réel chaque émission venant des pupitres. À cette partie technologique liée à la réception du spectre sonore fait écho celle permettant au bras de réagir aux impulsions reçues et définir la direction de l’orchestre selon les besoins. C’est ici qu’intervient un dispositif lumineux discret, placé aux extrémités du bras. Les leds qui le composent agissent par émission de signaux qui permettent aux musiciens de moduler le tempo, les phrasés et l’intensité du jeu.

«Nous pouvons alimenter l’algorithme avec des données de toute sorte.»

Frédéric Steinbrüchel, secrétaire général de l’OCG

Plus étonnant encore, l’OCG annonce un autre tournant numérique appelé, lui, à révolutionner la manière de concevoir la programmation de ses saisons. Celle-ci sera désormais confiée à un algorithme – MusicFish 1.4 – spécialement développé au sein des prestigieux laboratoires de données acoustiques WitzenSturmLab de Bielefeld, en Allemagne. L’outil, relèvent des sources internes à l’orchestre, a été mis au point après deux ans de recherches et de tests minutieux qui se sont révélés concluants. Comment opère-t-il précisément? «Nous pouvons l’alimenter avec des données de toute sorte, explique par téléphone Frédéric Steinbrüchel. Les goûts de notre public, les valeurs dominantes de l’orchestre et ses points faibles, jusqu’aux composantes météorologiques de tel moment de la saison, tout, absolument tout peut-être considéré comme une variable permettant de définir les affiches d’une soirée.» Alors, un concerto pour violon de Bartók ou plutôt une symphonie de Haydn? Une pièce de Ligeti ou un chef-d’œuvre de Schumann? MusicFish 1.4 serait en mesure d’orienter le destin de l’OCG en œuvrant avec efficacité.

L’humanité du numérique

Pour séduisantes qu’elles soient, ces options technologiques ne manqueront de faire débat dans un milieu, celui de la musique classique, réputé pour son attachement aux traditions. L’élan de la direction de l’institution n’a pas été freiné pour autant; Frédéric Steinbrüchel ne laisse aucune place aux doutes: «La pandémie a complètement chamboulé le domaine des arts vivants et questionné nos a priori artistiques. Elle a, d’autre part, montré tout le potentiel des nouveaux outils numériques, leur créativité et surtout, leur humanité. Plutôt que de se cantonner dans des schémas issus du passé, il nous a semblé logique d’anticiper le monde artistique post-Covid et d’y entrer déjà de plain-pied.» Aux yeux du secrétaire général, DR/MC offrirait aussi des avantages amusants et profitables pour l’orchestre: «Un robot est d’humeur égale, il est aussi performant au début qu’à la fin d’une répétition ou d’un concert et il n’a pas d’exigences particulières quant au standing de telle chambre d’hôtel ou de tel repas gastronomique.»

Quelque peu surpris par la révolution à venir, le bientôt sortant Arie van Beek affiche cependant une sérénité relevant presque de la résignation. «Au fond, pendant très longtemps, les orchestres n’ont pas eu besoin de chefs pour jouer, relève-t-il par téléphone. Prenez Mendelssohn: il restait assis au milieu des musiciens et il ne se levait que dans les passages qui nécessitaient une intervention. Avec Beethoven, tout a changé puisqu’il se posait en chef face aux pupitres. Alors, je me dis que l’OCG peut très bien poursuivre avec un robot à sa tête.» Il ne reste aux mélomanes qu’à patienter une année encore pour savourer les résultats de cette révolution. Pendant ce temps, ils entendront peut-être Karajan, Furtwängler, Bernstein et autre Abbado se retourner dans leurs tombes respectives.

31 commentaires
    Ludwig van B

    Poisson d’avril!