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Lettre du jourUn regard historique tronqué

Getty Images

Cologny, 15 juin

Dans votre édition du 14 juin, l’interview d’une politologue genevoise vient rappeler que la connaissance historique pâtit souvent de l’actualité médiatique. Mimant les problématiques raciales en Amérique, ses propos reflètent la récupération idéologique, par certains militants «antiracistes» en Europe, du meurtre abominable de George Floyd.
À l’image du déboulonnement de statues controversées, nos activistes ont entamé un droit d’inventaire d’une histoire européenne accusée de racisme du fait, en particulier, de son passé esclavagiste.
Projet intellectuel absurde. Si la traite négrière est un chapitre honteux de l’histoire du continent, cette dernière ne s’y résume pas, loin s’en faut.
Les turpitudes de quelques négociants, banquiers et autres armateurs ne sauraient escamoter une vérité historique: jusqu’au XIXe siècle, les Européens étaient essentiellement des paysans analphabètes et miséreux.
Alors que l’Europe a entrepris un travail de mémoire sur ce commerce infâme, on s’étonnera du silence de nos procureurs de l’histoire sur d’autres traites négrières, notamment dans le monde arabo-musulman, dont des survivances perdurent jusqu’à nos jours (Mauritanie, Libye, etc.).
Ce regard historique tronqué sur le fait esclavagiste s’explique par le message politique recherché: faire accroire l’existence en Europe aujourd’hui d’un racisme structurel. Le piège essentialiste se referme: quelle que soit l’époque, le Blanc ne peut être qu’un oppresseur et l’Autre une victime du premier.
La brutale répression des «gilets jaunes» en France, constitués principalement de Blancs paupérisés, suffit à disqualifier ce postulat chimérique. Une lecture sociale et non raciale des inégalités en Europe s’impose.
Si le racisme et autre délit de faciès sont des réalités à combattre, les dires de la politologue n’en demeurent pas moins inquiétants. Derrière un antiracisme dévoyé affleure une vision assumée de luttes non plus de classes mais de «races».
Cette ethnicisation pernicieuse des conflits sociaux pourrait devenir un poison pour nos démocraties dans les années à venir. La Suisse doit y veiller et offrir à sa jeunesse multiethnique un avenir autre que le ressentissent entre communautés trop souvent fantasmées.

Nicholas Marcet