Quelques voix qui peuvent changer l’avenir de la Suisse

Elections fédéralesUne progression de la droite ou un renforcement de la coalition de centre gauche auraient des conséquences sur la politique de l’énergie, de la famille ou sur la fiscalité. Décryptage.

L’entente de centre gauche doit beaucoup à la complicité entre les deux présidents Christophe Darbellay (PDC) et Christian Levrat (PS).

L’entente de centre gauche doit beaucoup à la complicité entre les deux présidents Christophe Darbellay (PDC) et Christian Levrat (PS). Image: Keystone

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Avec un parlement fédéral connu pour sa stabilité, les élections de cet automne pourraient dissuader beaucoup de citoyens de se déplacer aux urnes. Après tout, les quelques sièges susceptibles de changer de camp tous les quatre ans ne promettent pas de révolution cosmique.

Pourtant, l’enjeu est réel. Cette année, les élections fédérales pourraient torpiller l’entente de centre gauche formée par les Verts, le PS, le PDC, le PBD et parfois les Vert’libéraux, une entente qui a émergé durant la législature et fait pencher la balance sur des dossiers majeurs. C’est du moins la théorie du président du PS, Christian Levrat, qui la répète depuis janvier. A droite, les camps PLR et UDC, dopés par les derniers sondages, ont l’impression qu’une bascule est possible cet automne pour reprendre la main.

Les enjeux de cette bataille pour la majorité? Ils sont très concrets. Le bloc de centre gauche a permis non seulement le tournant énergétique, mais aussi l’adaptation du secret bancaire (lire ci-dessous). «Jusqu’en 2011, la droite alliée au centre avait gagné 57% des votes au Conseil national. Actuellement, ce n’est plus que 50%», atteste le chercheur et politologue Michael Hermann, qui a publié une récente étude sur ce sujet.

«Jusque dans les années 90, on parlait de la gauche d’un côté et des partis bourgeois de l’autre. Le centre a recommencé à exister avec la radicalisation de l’UDC. Dans certains dossiers, la coalition centre gauche est liée au fait que l’UDC, plus à droite, ne permet plus de trouver de réels compromis», analyse le politologue à l’Université de Lausanne Georg Lutz.

Le centre, objet de convoitises

Si le clan bourgeois reste soudé sur la politique agricole et la sécurité, par exemple, les nouvelles majorités qui se sont forgées au détriment du PLR et de l’UDC irritent. Le président du PLR, Philipp Müller, dressait ce constat implacable en début d’année: le peuple a voté pour un parlement bourgeois en 2011 mais, «à cause du PDC et du PBD, on lui a servi une politique de gauche, avec redistribution, volonté de tout réglementer et renforcement de l’Etat social». Le président de l’UDC, Toni Brunner, ne dit pas autre chose, lui qui a proposé sans succès au PLR des apparentements de listes systématiques dans les cantons pour reprendre la majorité à Berne.

Ce printemps, la coalition historique UDC-PLR-PDC a essayé de retrouver sa complicité passée en tablant sur une politique commune pour encaisser le choc du franc fort. Il s’agissait de déréguler, raboter les taxes et mettre au régime le ménage fédéral. Mais cette alliance a trépassé au moment de l’examen du budget.

L’après-Levrat-Darbellay

Le sort de l’alliance gauche-centre dépendra principalement de la progression de chaque parti le 18 octobre. Mais deux autres éléments pourraient arbitrer la suite des événements. D’une part, le départ de Christophe Darbellay, président du PDC, pèsera sur l’équation. Car l’entente de centre gauche doit beaucoup à la complicité et à la confiance que se témoignent le Valaisan et Christian Levrat, président du Parti socialiste. Le PDC penchera-t-il vers la droite, une fois la lune de miel Levrat-Darbellay terminée?

Le comportement des Vert’libéraux fait figure de deuxième inconnue dans l’équation. Christian Levrat aime à parler de six petits sièges qui feront la différence, «six voix qui changent la politique suisse». Il met dans la balance la force des Verts, du PS, du PBD et du PDC à l’Assemblée fédérale (128 voix) contre un bloc PLR-UDC-Vert’libéraux (118 voix), estimant qu’il faut se méfier des Vert’libéraux, lesquels risquent de s’allier à la droite la plus dure. Pas sûr, rétorque Georg Lutz: «D’un point de vue politique, j’ai de la peine à croire que les Vert’libéraux, qui militent notamment pour la sortie du nucléaire, soient prêts à assurer une majorité gouvernementale au PLR et à l’UDC.» Quoi qu’il en soit, les paris sont ouverts et le destin d’une coalition se jouera le 18 octobre.


Eveline Widmer-Schlumpf joue sa survie politique face aux assauts de la droite

La pression était déjà forte sur Eveline Widmer-Schlumpf en 2011. A l’occasion de sa première réélection, celle que l’UDC et une bonne partie du PLR considèrent comme une «anomalie politique» avait finalement été réélue au 1er tour par 131 voix, soit onze de plus que la majorité absolue. Pas de quoi frimer! A titre de comparaison, la populaire Doris Leuthard avait récolté 216 voix le même jour.

Cette année, les stratèges ressortent leurs calculettes et leurs scénarios. Le PBD, dernier venu des partis politiques et qui ne dispose aujourd’hui que de 9 sièges sous la Coupole, peut-il défier la formule mathématique qui veut que les trois plus grands partis de Suisse aient chacun deux élus, et le quatrième un seul? En clair, Eveline Widmer-Schlumpf doit-elle être remplacée par un représentant de l’UDC? La question est à nouveau au centre de toutes les discussions.

«Le PBD est un groupe parlementaire légitime, puisque ses membres sont des élus. Toutefois, dans notre système, ils n’ont pas droit à une place au Conseil fédéral», lançait il y a quelques jours le vice-président du PLR, Christian Lüscher. Et de marteler: «A ma connaissance, aucun parlementaire PLR ne va voter pour la réélection d’Eveline Widmer-Schlumpf.»

Coup de bluff? Toujours est-il que, en face, on accuse le coup. La coprésidente des Verts, Adèle Thorens, serre les rangs autour de la conseillère fédérale grisonne: «Actuellement, nous avons un Conseil fédéral relativement progressiste. Notre but premier, avant même d’y entrer nous-mêmes, est de garder un Conseil fédéral progressiste, avec lequel nous pouvons travailler à peu près correctement. La pression est aujourd’hui forte pour qu’un deuxième UDC y entre, au détriment d’Eveline Widmer-Schlumpf. Notre première priorité est d’éviter cela.»

Au centre, les Vert’libéraux soufflent le chaud et le froid. En début d’année, son président, Martin Bäumle, nous disait «ne pas pouvoir s’engager à soutenir Eveline Widmer-Schlumpf». Au contraire, le vice-président, Laurent Seydoux, assure que «notre force politique sera un élément déterminant pour le maintien de la majorité qui vise la transition énergétique, et sera aussi déterminant pour l’avenir de Widmer-Schlumpf. Ce n’est pas du marketing, mais une réalité.»

Et si la conseillère fédérale choisissait de jeter l’éponge et ne se représentait pas? Eveline Widmer-Schlumpf aurait dit vouloir éclaircir ses intentions fin octobre. Le résultat de son parti, le PBD, sera essentiel. Dans l’attente, Christian Levrat appelle les formations du centre à s’entendre autour d’un plan B. Ardu, résume Georg Lutz: «Ce sera un problème pour le PDC, qui ne peut pas voter pour un 3e siège à gauche. Le PBD et les Vert’libéraux n’apparaissent pas légitimes pour avoir un siège. Reste la possibilité d’un 2e siège PDC, mais ce serait compliqué.»

L’UDC est aussi à la recherche du poulain parfait. Le PLR pose des conditions: il faut qu’il soutienne les accords bilatéraux et la Convention européenne des droits de l’homme. Le candidat providentiel n’est pas encore sorti du bois. Mais sa crédibilité sera déterminante et le plan devra être davantage huilé qu’il y a quatre ans, où l’offensive contre Widmer-Schlumpf avait fini en eau de boudin.

Créé: 14.09.2015, 07h39

Les poussées du centre gauche durant la dernière législature

La transition énergétique
C’est le coup de théâtre qui frappe les esprits. En mai 2011, après la catastrophe de Fukushima, le Conseil fédéral décide de sortir de l’ère nucléaire: la Suisse ne construira plus de nouvelles centrales. Doris Leuthard (PDC) est à la manœuvre avec le soutien des ministres socialistes et de la centriste Eveline Widmer-Schlumpf. Le gouvernement ficelle le paquet Stratégie énergétique 2050, qui prévoit non seulement la sortie de l’atome mais aussi une transition vers les énergies vertes. Le parlement suit: en octobre 2014, le National l’accepte, moyennant un grand marchandage. Le PDC accepte une hausse de la taxe pour les énergies vertes en échange d’un soutien accru à l’énergie hydraulique, concédé par la gauche. PLR et UDC essaient en vain de stopper une coalition qui avance «comme un Panzer», selon l’image de Roger Nordmann (PS/VD). Suite des débats aux Etats, la semaine prochaine.


Le congé paternité
La politique familiale est l’un des domaines où gauche et PDC se sont le mieux entendus à Berne. Rien de très spectaculaire, mais quand même du concret. Un exemple? Le congé paternité de deux semaines demandé par Martin Candinas (PDC/GR) par voie d’initiative parlementaire. En commission du National, cet objet a été accepté par 13 voix contre 10 et une abstention. A titre de comparaison, en 2009, une proposition similaire faite par le Vert genevois Antonio Hodgers, alors conseiller national, échouait à 104 voix contre 69 en plénum, 14 voix contre 12 en commission. Pourtant, le pas demandé était alors plus modeste. Il s’agissait de permettre aux cantons de mettre en place et de financer un congé paternité via le régime des allocations perte de gain. De même, le projet de réforme des retraites d’Alain Berset ne tient pour l’instant qu’à un fil, un compromis de centre gauche.


La fin du secret bancaire
Les thèmes de divergences entre les partis du centre et de gauche sur la fiscalité ne manquent pas. Pourtant, en matière de secret bancaire et de mise en conformité des pratiques financières avec les standards internationaux, la coalition de centre gauche a pris du poil de la bête lors de la dernière législature. Enjeu des quatre prochaines années? Il y aura tout d’abord l’initiative «Oui à la protection de la sphère privée», qui vise à bétonner le secret bancaire en Suisse. Derrière Eveline Widmer-Schlumpf, gauche et centre se battront contre ce texte porté essentiellement par des membres UDC et PLR. Et puis Eveline Widmer-Schlumpf, toujours elle, voudra compter sur le soutien de ses troupes pour rendre licite l’utilisation de données bancaires volées par des fiscs étrangers, dernière petite bombe qui a enflammé les adversaires de la Grisonne.

Ces thèmes qui échappent à la coalition du centre et de la gauche

La taxation des richesses
L’entente entre les camarades de gauche et les bourgeois modérés souffre également de fissures. En matière de répartition des richesses, on peut même parler de fossé infranchissable. Aucune des initiatives populaires «sociales» de la gauche n’a trouvé grâce chez les centristes: l’abolition des forfaits fiscaux, l’imposition des successions ou l’initiative «1:12» ont été vivement combattues par le PDC, tant au parlement qu’en campagne. Après l’échec de l’initiative sur les successions, en juin dernier, Christophe Darbellay, président du PDC, confiait son «soulagement». Ajoutant que «les gens en ont ras le bol des attaques systématiques de la gauche». Le Valaisan sait bien que son parti est divisé: une aile gauche, chrétienne-sociale, dans les centres urbains, et une aile plus marquée à droite en campagne et dans les régions de montagne, à qui le parti doit aussi donner des gages.

Les questions morales
La coalition entre les bourgeois du centre et la gauche vole vite en éclats sur les questions morales. L’initiative en faveur du «mariage pour tous» des Vert’libéraux est soutenue par la gauche et le PLR, mais elle est combattue par une partie du PDC et du PBD. Quant à l’initiative du PDC «Pour le couple et la famille», qui voudrait restreindre le mariage à «l’union d’un homme et d’une femme», elle n’a obtenu que le soutien de l’UDC et du PBD au parlement. La dernière initiative de Marche blanche avait le soutien du PBD et de l’UDC, mais elle a été combattue par la gauche et le PLR. Le PDC était très partagé. Le diagnostic préimplantatoire (DPI) provoque également des divisions qui ne répondent pas à une logique gauche-droite. Quant à la révision de la loi sur l’asile, traitée la semaine passée au National dans un contexte émotionnel, elle a vu tous les partis s’unir en bloc contre l’UDC

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