«Ils veulent garder le droit d’insulter des homosexuels»

DiscriminationAu nom de la liberté d’expression, l’UDF lance le référendum contre l’extension de la norme pénale antiraciste à l’homophobie.

Mathias Reynard est à l’origine de cette modification de la loi. Un combat que le socialiste valaisan a commencé en 2013.

Mathias Reynard est à l’origine de cette modification de la loi. Un combat que le socialiste valaisan a commencé en 2013. Image: Keystone

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Mathias Reynard avait beau s’y attendre, le référendum lancé contre «son initiative» visant à interdire l’homophobie au même titre que le racisme ou l’antisémitisme est difficile à avaler. «Cette norme constitue une avancée considérable pour la Suisse et ce n’est pas surprenant que certains choisissent de s’y opposer. Symboliquement par contre, j’ai de la peine à comprendre comment on peut engager autant de temps, de moyens et d’énergie, pour tenter de maintenir le droit d’insulter des homosexuels.» Fruit de six ans d’un difficile processus parlementaire, le projet du socialiste valaisan avait finalement été adopté aux Chambres fédérales en décembre dernier.

Mais samedi dernier, l’Union démocratique fédérale (UDF), parti qui se fonde sur «la Bible et la parole de Dieu» pour ses actions et prises de position, a décidé de lancer un référendum. Cependant, le parti se défend d’agir de la sorte pour donner un blanc-seing à la discrimination. Jean-Luc Ruffieux, président de la section genevoise, évoque la «peur de ne plus pouvoir s’exprimer lorsqu’on n’est pas en accord avec cette philosophie de vie». Invité à décrire des exemples concrets où il pourrait se sentir brimé, il se réfère «aux problématiques liées par exemple au sida ou aux parcours de personnes qui sont sorties de l’homosexualité».

«Le droit actuel suffit»

Sur le plateau de Léman Bleu, la vice-présidente de cette section, Sylvie Guignard-Ruffieux, employait le même exemple. Elle disait craindre ne plus pouvoir parler de «personnes comme ça (sic), aux pratiques sexuelles comme ça, et qui en étaient sorties». Reste que le texte ne prévoit pas d’empêcher les gens d’avoir un avis mais de lutter contre la discrimination, les insultes, les agressions à caractère homophobe. Selon Jean-Luc Ruffieux, cela reste imprécis, «la notion est trop floue et le droit pénal actuel suffit à se défendre dans ce genre de situations».

Mais pour Mathias Reynard, nécessité fait loi. «Il y a des violences spécifiques contre la communauté LGBTI. Des gens se suicident parce qu’ils souffrent de cette violence. Ce n’est pas une entrave à la liberté d’expression que de protéger ces personnes. En témoignent les rares condamnations au sens de la norme pénale antiraciste, il faut par ailleurs aller très loin dans les actes ou les propos pour tomber sous le coup de la justice.» Il conclut: «Il faut donc avoir un problème avec les homosexuels pour mener un tel référendum.» L’UDC ne s’engagera pas

La tâche pour récolter 50'000 signatures d’ici au mois d’avril s’annonce toutefois ardue. L’UDF, qui ne compte que 3000 membres et aucun représentant sous la Coupole, manque de soutien. Et l’expérience parle en leur défaveur car en 2016, aidée de politiciens PDC et UDC, l’UDF avait échoué à récolter les signatures contre l’ouverture du droit de l’adoption aux couples homosexuels et aux concubins.

Ses représentants le savent et disent «espérer trouver des soutiens». Seul parti à s’être opposé en bloc au texte, l’UDC ne fera vraisemblablement pas campagne. Sa vice-présidente, Céline Amaudruz, n’entend pas porter ce combat. «Ce n’est clairement pas à l’ordre du jour ni au niveau du parti ni de façon personnelle», dit l’élue genevoise, qui s’était abstenue lors du vote.

Mais au sein de l’UDC, certains se disent prêts à appuyer individuellement la démarche. C’est le cas d’Yves Nidegger, pour qui «ce texte est une mauvaise loi adoptée pour plaire à certains lobbys mais qui ne fait que stéréotyper davantage les personnes qu’elle prétend défendre». Le parlementaire genevois se dit convaincu «que le peuple ne suivra pas forcément cette élite éclairée», rappelant le parcours torturé du texte qui avait notamment été refusé une première fois au Conseil national. Si le référendum aboutit, il fera le nécessaire pour convaincre les délégués de son parti de le soutenir.

Devant cette perspective, Mathias Reynard se dit serein. «Ce qui est regrettable, c’est que cela retarderait l’application à 2021 alors que le combat date de 2013, mais je suis convaincu que nous gagnerions devant le peuple.»

Chances ténues

Dans les autres formations, les soutiens à la démarche de l’UDF sont quasi inexistants, même parmi les rares voix sceptiques. Philippe Bauer (PLR/NE) a voté contre le texte par «opposition de principe aux normes trop généralistes», mais assure qu’il y a désormais «d’autres batailles à mener». Au PDC, le Valaisan Benjamin Roduit a soutenu le texte. Connu pour sa sensibilité chrétienne, il ne cache toutefois pas avoir reçu plusieurs invitations à la prudence. Pour autant, il juge aujourd’hui qu’il «n’y a pas lieu de s’opposer à la mise en œuvre de cette loi qui se calque sur la norme antiraciste», mais «promet de rester vigilant à son application judiciaire pour qu’elle n’entrave pas la liberté d’expression». (TDG)

Créé: 09.01.2019, 09h23

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Êtes-vous surprise par l’annonce de ce référendum?
Non, l’UDF s’était déjà opposée à l’adoption pour les couples homosexuels lorsqu’il s’agit de l’enfant du partenaire. Ce qui me choque toutefois, me sidère même, c’est qu’un parti gaspille de l’énergie pour combattre une norme dont le seul but est d’offrir une meilleure protection à des personnes qui sont discriminées. Car on ne parle pas ici de droits supplémentaires pour les LGBT, mais uniquement d’un rempart contre la haine.

Est-ce une attaque contre la communauté LGBT?
Je n’irai pas jusque-là. Je peux entendre ceux qui mettent en avant la liberté d’expression, mais celle-ci s’arrête là où elle blesse autrui. Et surtout, il y a derrière l’argumentaire de l’UDF une forme d’incitation à la haine. Ce parti encourage le discours de ceux qui pensent que l’homosexualité n’est pas normale. Il leur donne une forme de crédibilité. C’est triste d’entendre cela en 2019, sachant qu’aujourd’hui encore ce n’est pas toujours évident d’affirmer son homosexualité.

N’est-ce pas positif que le peuple se prononce sur ce thème?
Aujourd’hui, l’UDF réussit surtout à attirer l’attention sur elle. J’ai d’ailleurs hésité à répondre à des questions sur ce sujet, car c’est donner beaucoup trop d’importance à un parti qui ne compte pas sur la scène nationale. Honnêtement, je suis prête à parier que ce référendum va échouer. L’UDF n’a même pas réussi à réunir les 50 000 signatures lorsqu’il était question de l’adoption, ce qui allait beaucoup plus loin que cette norme. Je leur souhaite une bonne récolte, mais je ne pense pas que la population soit prête à signer contre une loi protégeant une minorité.

Pourquoi est-ce si difficile de faire avancer la cause homosexuelle en Suisse?
La politique prend du temps. C’est dû au fonctionnement de nos institutions. Selon un rating international qui s’intéresse à la lutte contre les discriminations, la Suisse n’est qu’au 22e rang des pays européens. Il faut donc continuer à se battre. Notre prochaine lutte sera le «mariage pour tous», puisque l’administration doit plancher sur un projet d’ici à février.

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