Des toxicomanes convertis en brasseurs pour un jour

FribourgUn centre d’accueil de jour fribourgeois pour polydépendants produit sa propre bière. Reportage.

Reportage à la Brasserie du Chauve.
Vidéo: Anetka Mühlemann


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Le soleil n’est pas encore levé que l’on s’agite déjà à la Brasserie du Chauve à Marly. Star de la journée, la Trampoline est au cœur des conversations. L’histoire de cette bière, qui a débuté il y a trois ans, est un peu atypique. Elle est spécialement produite pour le centre d’accueil de jour de la Fondation le Tremplin. Un lieu fréquenté, notamment, par des alcooliques et des polytoxicomanes. Depuis six mois, ils participent également au brassage.

Autour d’un café, le directeur de la brasserie, Jann Poffet, explique aux deux volontaires du jour les tâches à accomplir. Vêtus d’une veste de cuistot noire arborant le logo du Tremplin, Sebastiano et Cristina se sont levés à 4 h 30 pour être prêts à commencer le travail à 6 h. «Quand j’ai proposé cet horaire, mon directeur était sceptique. Et pourtant, ils sont là, à l’heure et impeccables», explique fièrement Freddy Muller, le responsable du projet, en les regardant s’affairer autour des cuves qui se remplissent d’eau. Et de compléter: «L’installation a été en grande partie automatisée. On peut surveiller la température des cuves, le temps de cuisson et commander la tuyauterie pour transférer la bière des unes aux autres. C’est pratique et ça évite les accidents.»

Sebastiano, en pleine force de l’âge, a eu «une vie d’aventurier». La formule est jolie mais la réalité l’a conduit sur des chemins chahutés. Il est là pour la deuxième fois: «Freddy prend les gens en qui il a confiance, alors ça va bien. J’ai bien aimé faire des nettoyages la dernière fois. Il y a beaucoup à faire». Il connaît déjà bien les installations et s’y faufile habilement pour aller chercher des produits de nettoyage.

Un cadre pédagogique

Cristina, la quarantaine, ne boit pas trop de bière. Elle découvre, enthousiaste, l’univers de la brasserie. «C’est super de venir travailler ici et d’essayer quelque chose de nouveau. En plus, c’est l’occasion de voir les gens du Tremplin dans un contexte différent et de créer un lien. Si cela nous plaît, il est possible de commencer un stage pour devenir brasseur.» Elle écoute attentivement les explications de Freddy Muller sur la fabrication d’une bière: concassage, trempage, cuisson, maturation et embouteillage.

Entre les étapes, il y a beaucoup d’attente, comblée par le nettoyage intensif des installations qui ne sont pas utilisées: 60% du temps de travail. Sans protester une seconde, Sebastiano et Cristina enfilent des bottes, des gants, un masque et des lunettes pour s’attaquer au rinçage des bidons de maturation. Un travail exigeant et physique. «Quand on bosse, on bosse», illustre Freddy. Très concentrés sur leur tâche, les ouvriers du jour transpirent à grosses gouttes.

Petite pause cigarettes. L’occasion de constater que personne ne boit pendant le travail: «Ce n’est pas une règle que l’on a mise en place, précise Cédric Fazan, le directeur de la Fondation le Tremplin. L’un des premiers a avoir participé au projet est un gros buveur de bières. Il estime en boire près de 16 litres par jour. On s’est rendu compte que lorsqu’on a fini le travail, il n’en avait pas bu une seule à la brasserie. Du coup, on a pu aborder son problème d’addiction en lui montrant qu’il était capable de ne pas boire.»

En fin de matinée, Sebastiano, Cristina et Freddy vident les déchets de malt dans des grandes caisses. «Un agriculteur de la région s’en sert pour nourrir ses vaches», commente Jann Poffet. La tâche des brasseurs d’un jour s’achèvera à 14 h. A la clé, la satisfaction d’une journée de travail bien remplie. Et un pécule de 5 francs de l’heure pour boucler la fin du mois.

Créé: 26.08.2017, 10h34

La réussite d’un projet à contre-courant

En 2013, lorsqu’il prend la direction de la Fondation le Tremplin à Fribourg, Cédric Fazan constate que le restaurant du centre d’accueil de jour pour les personnes en situation d’addiction ou en grande précarité sociale Au Seuil est fumeur et que l’alcool y est interdit.

Afin de rendre au lieu sa vocation d’espace public, le nouveau directeur annonce que le centre se conformerait à la loi et interdit la fumée. Très rapidement l’ambiance devient plus agréable et assainie dans le centre. Mais à l’extérieur, les violences augmentent drastiquement et les rapports entre les usagers du centre et les éducateurs se dégradent

Cédric Fazan met alors en place un projet en trois phases: autoriser la consommation d’alcool à l’intérieur du restaurant, vendre une bière artisanale exclusive au centre et enfin ouvrir sa propre brasserie. Dans un premier temps, les usagers eux-mêmes s’inquiètent, craignant que les bagarres ne se déplacent à l’intérieur du centre. D’autres voix s’élèvent pour dénoncer cet accès facilité au fruit défendu.

Une critique balayée par le directeur: «L’objectif de notre projet n’est pas la thérapie. Nous voulons prouver à des gens qu’ils peuvent être autre chose que des toxicos et qu’ils sont des citoyens comme les autres.» La mesure se révèle positive. Les alentours se sont pacifiés.

La deuxième phase est lancée dans la foulée et La Trampoline commence à sortir des fûts de la Brasserie du Chauve. Servie dans un verre assorti, la bière a changé l’image que ses consommateurs renvoient: «L’un d’eux m’a raconté qu’avant, avec sa canette, les gens le voyaient comme un marginal. Alors que maintenant, sa Trampoline à la main, il est juste quelqu’un qui prend l’apéro!»

Encouragé par ces résultats positifs, Cédric Fazan persévère. Il propose que cette bière soit brassée par les bénéficiaires en ouvrant une brasserie en face du centre. Butant sur des tracasseries immobilières, la Fondation investit directement à la Brasserie du Chauve. En échange, celle-ci met ses locaux à disposition des équipes du Tremplin. La Ville de Fribourg soutient financièrement le projet à hauteur de 10 000 francs.

La Trampoline est servie principalement Au Seuil. Depuis quelques semaines, elle s’écoule également dans deux autres établissements de Fribourg. Les revenus générés sont réinvestis dans les installations techniques. Le reste est reversé dans une cagnotte distribuée une fois par année à diverses associations caritatives. Deux professeurs de l’Université de Fribourg suivent attentivement le projet et devraient livrer leurs premières conclusions le mois prochain.


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