La Suisse a fermé les yeux sur les fermes à bébés du Sri Lanka

AdoptionDes centaines d'enfants sri-lankais sont arrivés entre 1973 et 1997 dans des conditions douteuses. Avec la complicité des autorités.

La Neuchâteloise Sarah Jacques est nées dans une «ferme à bébés». Elle vient juste d'apprendre que les autorités suisses étaient au courant d'un trafic avec le Sri Lanka.

La Neuchâteloise Sarah Jacques est nées dans une «ferme à bébés». Elle vient juste d'apprendre que les autorités suisses étaient au courant d'un trafic avec le Sri Lanka. Image: DR

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Il y a quelques mois, Sarah Jacques a découvert qu’elle était née dans une «ferme à bébés» au Sri Lanka avant d’être adoptée en Suisse. Depuis jeudi, la jeune Neuchâteloise sait aussi que les autorités helvétiques étaient au courant que l’adoption d’enfants sri lankais se faisait dès les années 1980 dans un contexte de trafic et de corruption et qu’elles ont fermé les yeux.

Un rapport de 250 pages écrit par trois chercheuses de la Haute école zurichoise (ZHAW), suite à un postulat de l’ancienne conseillère nationale Rebecca Ruiz (PS/VD), lève ainsi un coin du voile sur des faits graves. Un premier pas. On ignore encore le nombre exact d’enfants du Sri Lanka qui sont arrivés en Suisse dans les années passées sous revue, soit de 1973 à 1997. Presque 900 ont été adoptés entre 1979 et 1997. Mais il y a désormais une certitude: nombre de ces adoptions étaient illégales. Certains nourrissons étaient volés, d’autres même conçus sur demande et vendus. «Dans des fermes à bébés, des femmes étaient mises enceintes par des hommes blancs pour répondre au vœu de parents adoptifs d’avoir des enfants avec des peaux plus claires», dénonce Sarah Ineichen, présidente de l’Association Back To The Roots qui réunit des enfants adoptés du Sri Lanka.

À défaut de répondre à toutes les questions, ce premier rapport vient prouver la complicité passive des autorités à tous les niveaux. «À la fin 1981 au plus tard, les autorités suisses étaient au courant des abus et des cas de trafic d’enfants au Sri Lanka. Par la suite et pendant des années, elles ont régulièrement eu affaire aux mêmes personnes et aux mêmes organisations, tant au Sri Lanka qu’en Suisse», assènent les chercheuses. L’ambassadeur suisse à Colombo Claude Ochsenbein avait en effet alerté les autorités fédérales. De plus, des journalistes ont fait état des abus dès les années 1980. Mais rien, dans les archives consultées, ne montre que les autorités se sont alors interrogées sur la nécessité de stopper les adoptions d’enfants du Sri Lanka. «Les autorités et la politique n’ont pas donné la suite qu’il convenait aux rapports alarmants des médias. Dans la perspective actuelle, cette inaction semble difficile à comprendre. Comme le souligne le rapport, tout cela démontre qu’au fond on cherchait des enfants pour des parents, plutôt que des parents pour des enfants», souligne Joëlle Schickel-Küng, collaboratrice à l’Office fédéral de la justice.

Genève plus sérieux

Les cantons de Genève, Berne et Saint-Gall ont collaboré à cette étude historique en ouvrant leurs archives. Le rapport met ainsi en évidence le rôle différencié de trois organisations qui faisaient figure d’intermédiaires entre les parents adoptifs et les enfants adoptés au Sri Lanka: le Bureau genevois d’adoption, Terre des hommes Lausanne et la Saint-Galloise Alice Honegger. «Ces intermédiaires étaient tous trois au bénéfice d’une autorisation pour des adoptions internationales et soumis à la surveillance de leur Canton. Ils œuvraient à Colombo avec des interlocuteurs sri lankais et y ont été confrontés – certes à des degrés divers – à des pratiques illicites», indique le rapport.

Chacun a eu une implication différente. Les méthodes du Bureau genevois d’adoption à l’époque sont ainsi qualifiées «comparativement de sérieuses». Professeure à la ZHAW, Nadja Ramsauer explique: «Le bureau informait de manière très détaillée les candidats à l’adoption. Il les mettait en garde aussi en leur disant de ne pas payer des frais trop élevés. Mais il y avait en même temps les mêmes problèmes de procédure à Genève que dans les autres cantons.» Ainsi, dans la moitié des dossiers genevois examinés, les données figurant sur les autorisations de séjour étaient fictives et dans la majorité d’entre eux, il n’est pas fait mention de l’origine des enfants.

Terre des hommes aussi

Pour une brève période, Terre des hommes Lausanne s’est elle arrimée à un système corrompu, révèle le rapport. «Entre 1981 et 1982, cinq enfants originaires de ce pays ont été adoptés en Suisse par notre intermédiaire. L’examen des dossiers a confirmé des irrégularités dans deux cas, que nous avons suivis», détaille Ivana Goretta, porte-parole de Terre des hommes. La fondation sise à Lausanne a cessé toutes ses activités d’intermédiaire dans le domaine de l’adoption internationale en 2013. Elle note que les dossiers des enfants adoptés du Sri Lanka par son canal sont confidentiels mais que, consciente des problèmes passés, elle a mis en place un service de soutien administratif et psychologique pour les familles adoptives. Du côté des autorités vaudoises, en tant qu’auteure du postulat, et désormais conseillère d’État (PS/VD), Rebecca Ruiz indique qu’elle souhaite que le rapport présenté jeudi soit discuté rapidement au sein du Conseil d’État.

Complice du trafic

La Saint-Galloise Alice Honegger, décédée en 1997, était quant à elle sans conteste directement impliquée dans le trafic d’enfants. Dans les années 1980, avec ses promesses de procurer «rapidement» des enfants aux parents intéressés, elle s’est même imposée dans toute la Suisse comme interlocutrice pour l’adoption internationale. «Rien que dans la période allant de 1979 à mai 1982, elle a officié comme intermédiaire pour 270 enfants», souligne le rapport. Or au Sri Lanka elle travaillait avec l’avocate Rukmani Thavanesan, qui exploitait elle-même une ferme à bébés. Le trafic était très lucratif. Les candidats à l’adoption payaient entre 5000 et 15000 francs. La mère biologique recevait quelques dollars, «parfois un thermos ou un habit de deuxième main», souligne Anita Baumgartner, coauteure du rapport. L’avocate Rukmani Thavanesan, elle, s’enrichissait grassement: en «vendant» quatre enfants en Suisse, elle gagnait le salaire annuel d’un ministre sri lankais!

Autre intermédiaire qui a sévi en Suisse, la Sri Lankaise Donne de Silva, qui exploitait elle-même une ferme à bébés, précisément un foyer dans lequel les nourrissons à la peau plus claire étaient vendus plus cher. Sur ces pratiques aussi, les autorités helvétiques ont fermé les yeux. «En automne 1984, l’Office fédéral des étrangers a signalé aux Offices cantonaux des étrangers en Suisse romande que l’intermédiaire sri lankaise se procurait des enfants par des moyens douteux et moyennant des exigences abusives», constatent les trois chercheuses. Mais le trafic s’est poursuivi quand même.

Créé: 28.02.2020, 07h08

Les enfants adoptés demandent réparation

«J’exprime mon profond regret.» Le conseiller d’État saint-gallois Martin Klöti (PLR/SG) a présenté jeudi les excuses de son Canton – en première ligne du trafic d’enfants au Sri Lanka – aux victimes. Tout en relevant que les personnes responsables à l’époque «sont décédées», il a aussi indiqué la volonté des Cantons d’agir à l’avenir pour aider les personnes concernées dans la recherche de leur origine. À l’instar de Saint-Gall, tous les Cantons sont invités aujourd’hui à mettre en place un canal indépendant au service des victimes. Le Conseil fédéral, de son côté, doit présenter son propre rapport sur les pratiques de la Suisse en matière d’adoption cet automne et prendre position.

L’association Back To The Roots, qui réunit les personnes adoptées au Sri Lanka, présente quant à elle cinq revendications. Elle demande notamment réparation. Sous quelle forme? «En amont de la réparation, nous attendons de la Confédération qu’elle reconnaisse que des torts ont été faits dans les années 80, souligne Sarah Jacques, membre de l’association. Ensuite, nous aimerions une aide dans nos recherches, pas uniquement sur le plan administratif mais aussi sur le plan pratique. Sans aide, lorsque nous allons au Sri Lanka, nous n’avons presque aucun moyen de retrouver nos origines.» L'association Back To The Roots évoque ainsi la mise à disposition de tests ADN pour les mères sri lankaises dont l’enfant a été volé. Elle souhaite aussi que la pratique actuelle en matière d’adoption soit examinée. «Notre droit à l’identité a été bafoué. Nous avons besoin d’avoir la garantie qu’aucun enfant en Suisse ne vive ce qu’on a vécu», affirme Sarah Ineichen, présidente de l’association.
L.BA.

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