Maudet: «Le monde politique prend un sérieux retard»

Enjeu numériqueLes conseillers d’État Nuria Gorrite et Pierre Maudet proposent de créer une conférence intercantonale sur le numérique.

Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet et la présidente du conseil d’Etat vaudois Nuria Gorrite

Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet et la présidente du conseil d’Etat vaudois Nuria Gorrite Image: Patrick Martin

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Elle est présidente du Conseil d’État vaudois depuis l’année dernière. Il vient d’être réélu au premier tour et devrait s’emparer du sceptre présidentiel genevois. La montée en puissance de Nuria Gorrite (PS) et de Pierre Maudet (PLR) s’accompagne de la prédominance de la transition numérique dans le champ des politiques publiques. Pour les deux magistrats, il faut «enjamber» les frontières cantonales et décloisonner les départements pour pouvoir répondre aux défis posés par cette révolution.

Pourquoi se réveiller maintenant sur cette question du numérique?
Pierre Maudet (PM): Cela fait plus de dix ans que cette question me passionne. Je ne veux pas m’avancer pour mes six collègues qui constitueront le nouveau Conseil d’État, mais je présume que le numérique sera un axe fort du programme de législature. Il n’est pas encore écrit, mais dans ma vision, l’innovation sera assurément un des éléments structurants de la prochaine législature, en particulier l’innovation à la faveur du numérique.
Nuria Gorrite (NG): Chez nous, c’est vraiment l’ossature du programme de législature, présenté il y a quelques mois. La question numérique va impacter l’ensemble des domaines de l’État. Cela nous oblige à faire beaucoup de collaborations interdépartementales. Or, elles appellent des réponses claires de la part des pouvoirs publics, et surtout des réponses concertées.
PM: Effectivement, je ne veux pas faire de la politique-fiction, mais la répartition de départements en territoire clos n’est plus d’actualité.

Quelles raisons vous amènent à porter cette problématique à l’échelon intercantonal?
NG: Aujourd’hui, nous avons des conférences intercantonales sur des sujets multiples. On en a sur l’économie, la police ou encore les transports. Il y en a même une sur la pêche et la chasse. Mais il n’y a pas de conférence intercantonale sur les questions numériques. Or cette transformation affecte l’ensemble des domaines de l’État.
PM: Le rythme économique dicté par le numérique nous oblige à repenser nos modes de fonctionnement, y compris au niveau politique. Heureusement la génération de magistrats qui arrive maintenant au pouvoir voit au-delà de la frontière cantonale sur une thématique qui ne peut pas être appréhendée seulement au niveau local.

Le monde numérique ne s’est-il pas affranchi des États?
NG: Loin de déclasser l’État, un monde dématérialisé appelle le renforcement du rôle de l’État. De l’État régalien, de l’État protecteur.
PM: Croire que la transition numérique pourrait se passer de l’État serait une erreur fondamentale. Il ne faut jamais oublier que la plupart des innovations sont venues du secteur public. C’est la recherche fondamentale qui a permis de trouver l’écran tactile, par exemple. C’est l’armée qui a inventé le GPS. Nous avons aussi besoin d’un cadre éthique, comme, notamment, pour le commerce, les télécoms ou la propriété intellectuelle. Et ce cadre se discute à Genève, lors des Geneva Digital Talks, lancés l’automne dernier.

La numérisation de la société génère des inquiétudes dans la population.
NG: Ces inquiétudes sont légitimes. La transition numérique va provoquer la perte d’un certain nombre d’emplois. Maintenant, il faut aussi voir qu’elle va amener des opportunités pour la création de nouveaux emplois. Ce qui est embêtant, c’est que l’on ne les a pas encore identifiés. C’est donc utile d’avoir, à l’échelon intercantonal, un endroit où l’on a la capacité d’être en veille pour identifier ces nouveaux emplois.

La thématique du numérique est un peu un fourre-tout. Que voulez-vous inscrire à l’ordre du jour de cette conférence intercantonale?
NG: Je pense que la formation continue est l’un des piliers de l’adaptation des connaissances des individus pour affronter les emplois qui se transforment aujourd’hui. Il faut offrir aux gens les outils qui leur permettront d’être concurrentiels dans une économie mondialisée. Aujourd’hui la formation continue est de la compétence des employeurs et des personnes elles-mêmes. Je pense qu’il y a une vraie réflexion à avoir sur le rôle des pouvoirs publics dans ce domaine.
PM: Il faut aussi mener une réflexion sur l’évolution de la fiscalité. Avec l’activité des entreprises qui se dématérialise, le rattachement à un territoire s’amoindrit. Comment veut-on accompagner les entreprises dans ce processus de dématérialisation pour qu’à terme on maintienne du capital ici.
NG: Le numérique ne doit pas s’affranchir des règles institutionnelles qui régissent notre pays. Que ce soit en matière d’assujettissement à l’impôt ou aux assurances sociales. L’adaptation de notre espace aux défis du numérique va supposer des investissements colossaux. Pour y faire face nous aurons besoin d’une masse fiscale.

Ne sommes-nous pas un peu en retard sur ces questions numériques?
PM: On est à la fois en avance et en retard. Je vous donne deux exemples genevois: le vote électronique d’une part et mon dossier médical de l’autre. Ils sont le signe que les processus de dématérialisation ont été imaginés et conçus très tôt. En revanche, le monde politique prend un sérieux retard, n’ayant pas totalement saisi ce que représente l’enjeu numérique.
NG: À l’État de Vaud, nous sommes en avance en ce qui concerne la protection contre la cybercriminalité, par exemple. Une société numérisée postule une plus grande ouverture, notamment sur les réseaux sociaux. Mais l’État est le détenteur de la force publique. Nous sommes donc aussi les détenteurs de la confiance que nous témoignent les citoyens en nous confiant de plus en plus de données.

Quels sont nos atouts pour tirer notre épingle du jeu?
PM: Vaud et Genève, à eux deux, attirent 66%, soit les deux tiers, du capital-risque de Suisse. Notre région attire donc des investisseurs pour des projets innovants. Nous avons aussi les talents dans nos hautes écoles. Notre mission, c’est d’associer la formation, le capital, la recherche appliquée pour en obtenir un résultat performant et innovant.

Comment?
PM: À Genève, par exemple, grâce au Registre du commerce version blockchain, on pourra, à terme, créer son entreprise et obtenir sa certification en 24 heures. Si ça marche, cela fait tache d’huile ensuite. J’aimerais que l’on se donne, au niveau valdo-genevois, le plus possible de moyens et d’espace pour tester, pour laisser aller l’expérimentation.
NG: On a des forces dans chaque canton. Il faut faire ce que j’appelle des bacs à sable: un lieu où l’on partage des expériences pour pouvoir apprendre plus vite des uns des autres. C’est le contraire de la concurrence.

L’expérimentation c’est une chose. Mais le politique pose parfois des limites au développement du numérique. On l’a encore vu avec les restrictions en matière de 5G?
PM: S’il est confirmé, le vote du Conseil des États nous renvoie dans le tiers-monde numérique. Je ne dis pas qu’il faut tout accepter s’agissant des rayons ionisants, mais pour le moment nous ne sommes pas du tout dans la carte de la 5G alors que nous sommes loin des normes européennes.
NG: Une conférence intercantonale est aussi là pour cela. Aujourd’hui, si nous voulons peser dans le débat national, nous avons plus de chances avec une conférence intercantonale, plutôt que d’être isolés.

Par le passé, les relations n’ont pas toujours été très harmonieuses. On se souvient de l’épisode Blue Brain Project.
PM: Maintenant, la réalité c’est que l’on est tout le temps en train d’enjamber la frontière. Franchement, la fusion Vaud-Genève ne s’est juste pas faite au niveau politique, mais au niveau médical, au niveau de la formation, bref à tous les niveaux, c’est une réalité que l’on ne peut ignorer.
NG: Nos collaborations se sont construites patiemment. Il y a eu cet épisode du Blue Brain. OK. Mais aujourd’hui, c’est totalement dépassé. Nous avons conscience d’avoir un biotope favorable à l’échelle de notre territoire commun, qui concentre une recherche de haut niveau, des sites de formation, un tissu économique diversifié et une capacité d’innovation.

Créé: 25.04.2018, 07h50

Les cantons romands sont intéressés

La présidente du gouvernement vaudois Nuria Gorrite et le conseiller d’État genevois Pierre Maudet ont adressé à leurs homologues romands, Bernois compris, un courrier intitulé: «Conférence de Suisse occidentale des directeurs cantonaux du numérique». Les deux ministres lémaniques veulent sonder l’intérêt de leurs pairs pour la création d’une telle instance.

La Vaudoise et le Genevois espèrent avoir les noms de leurs homologues partants pour l’aventure, d’ici à l’été. La conférence intercantonale pourrait ainsi être créée au début de l’automne.

Dans un premier temps, il s’agira de faire l’état des lieux et d’identifier les thématiques sur lesquelles les Romands veulent peser dans le débat national.

Le Valais doit encore désigner un interlocuteur. À Neuchâtel, la requête est passée au Conseil d’État, mais le Canton n’a pas encore répondu, tout comme Berne.

Le Conseil d’État fribourgeois a, lui, déjà manifesté son intérêt. Le Jura répond également par l’affirmative à la proposition. Mais les Jurassiens n’ont pas attendu les Vaudois ou les Genevois pour mutualiser des ressources dans ce domaine. «Nous avons monté une société anonyme commune avec Fribourg pour développer des projets informatiques», indique David Eray. Le président du Conseil d’État jurassien signale aussi qu’il partage l’application «gouvernement sans papier» avec Neuchâtel: «Je préside les séances du Conseil d’État sans feuille. L’ordre du jour, les annexes, tout est sur tablette.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

La Grande-Bretagne plébiscite le Brexit de Johnson
Plus...