Le capitaine rentre au port, après 48 ans de bourlingue lémanique

NavigationJean-Pierre Rod a effectué son ultime course dimanche. Jamais un marin de la CGN n’a effectué un si long service. Il a de quoi raconter.

Jean-Pierre Rod estime qu’il y a aujourd’hui trop d’appareils de navigation inutile dans la timonerie.

Jean-Pierre Rod estime qu’il y a aujourd’hui trop d’appareils de navigation inutile dans la timonerie. Image: Florianc Cella

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À ses débuts comme capitaine de la CGN, les timoneries des navires ne comptaient que la roue, une boussole, une lampe de poche et un tabouret. «Mais depuis quelques années, il y a tout un bordel, radar de jour, GPS, deux radios, un sonar et même un indicateur de virage, s’emporte Jean-Pierre Rod. Je n’ai jamais compris à quoi servaient ces appareils.» Le commandant de Puidoux (63 ans) a effectué une ultime course, épique, dimanche, entre Ouchy et Montreux, après 48 ans de service, non sans avoir ramené ses potes lors d’une escale exceptionnelle à Cully. Record de longévité absolu depuis la création de la compagnie en 1873.

Le lac comme une femme

Le bateau La Suisse et ses deux timoniers lui obéissant au doigt et à l’œil, le jovial Jean-Pierre Rod a décidé de marquer l’événement en organisant une raclette à bord: «J’ai dû racheter du fromage. J’attendais 40 copains. Ils sont 200.» À l’observer aux commandes du navire amiral, force est de constater que les appareils de navigation paraissent superflus. «Je n’ai pas besoin d’un indicateur de virage ni d’un sonar, explique-t-il. Il me suffit de regarder devant moi pour savoir quand je dois virer. Et le fond du lac, je le connais comme ma poche: je sais où sont les péleux. Quant à l’avant-dernier modèle de GPS, lorsque j’ai compris son fonctionnement, ils l’ont changé.» Ce n’est pas de guerre lasse que le commandant s’en va prématurément à la retraite, il reconnaît d’ailleurs que le progrès technique a du bon et que les commandes par joysticks lui ont épargné des courbatures. Non, le capitaine prend la quille «pour profiter de la vie». À terre, de grands projets l’attendent. Mais le Léman lui manquera: «Je ne serais jamais resté aussi longtemps si je ne l’aimais pas. C’est comme avec une femme.»

Ce Vaudois pure souche «et fier de l’être», enfant de La Croix-sur-Lutry, est entré à l’âge de 15 ans et demi à la CGN, tout droit sorti de la scolarité obligatoire. Il y a été engagé comme peintre, le métier qu’il voulait faire. «Je n’aimais pas l’école. Je n’ai d’ailleurs jamais obtenu mon CFC.» Il a ensuite gravi tous les échelons jusqu’au grade de capitaine: batelier, contrôleur, timonier, pilote en 1981, capitaine bateau diesel-électrique en 1987 et vapeur en 1990. «Ce n’est pas la profession à laquelle je me prédestinais. Mais, une fois dans le bain, j’ai voulu devenir capitaine.» Les bateaux à vapeur sont ses préférés, La Suisse en particulier. Mais il a aussi une affection particulière pour l’Italie, à propulsion diesel-électrique. «C’était un peu devenu ma maison à l’époque où un navire était encore attitré à un capitaine. J’y ai dormi durant de nombreuses nuits, y vivant parfois trois semaines de suite. Quand je rentrais à la maison, je craignais que mon fils, encore tout jeune, ne me reconnaisse plus et m’appelle «Monsieur.»

Bateau contre autocar

En un demi-siècle, la navigation sur le Léman a bien changé, dit le commandant. «Au début, avant l’arrivée de toute la petite batellerie, j’avais l’impression d’être seul sur le lac. Quand je voyais une planche à voile, je prenais le temps de la regarder. Maintenant, il y a de tout, des paddles, des engins dernier cri et des nageurs jusqu’au milieu du lac. Ce n’est pas sans risque pour la sécurité. Car de la timonerie, une tête de nageur est à peine visible.»

Dans le flot de ses souvenirs, Jean-Pierre Rod se souvient du film «Love and Bullets» («Avec les compliments de Charlie»), tourné en 1979 sur La Suisse avec Charles Bronson, Rod Steiger et Henry Silva. «J’apparais dix secondes dans le film», souffle-t-il. Mais il a connu des événements moins heureux, tel ce jour où un mécano a été retrouvé mort au fond de la machinerie. S’il peut se targuer de ne pas trop avoir abîmé de matériel en un demi-siècle, il a vécu, comme marin, des accidents singuliers, lorsque l’Italie s’est encastré dans la boutique souvenirs du Bouveret ou quand la proue du Vevey a embouti un autocar au débarcadère de La Mouche (GE). Pour le capitaine, c’est désormais la quille! Et des projets à foison: marche en montagne, ski, pétanque et pêche en rivière. «Mais je vais surtout retrouver mes copains. Ils sont presque tous vignerons. Ils ont du bon!» (TDG)

Créé: 27.05.2019, 07h46

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