M. Blocher, nous sommes Suisses!

L’éditorial de Pierre RuetschiHier, dans la Basler Zeitung, le quotidien bâlois qu’il a racheté pour asseoir son pouvoir, Christoph Blocher a déclaré que «les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible». L’ex-conseiller fédéral et grand visionnaire de l’UDC Suisse a fait le pas de trop.

Christoph Blocher lors de la 26e journée de l'Albisgueetli de l'UDC le 17 janvier 2014.

Christoph Blocher lors de la 26e journée de l'Albisgueetli de l'UDC le 17 janvier 2014. Image: Keystone

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Hier, dans la Basler Zeitung, le quotidien bâlois qu’il a racheté pour asseoir son pouvoir, Christoph Blocher a déclaré que «les Romands ont toujours eu une conscience nationale plus faible».

L’ex-conseiller fédéral et grand visionnaire de l’UDC Suisse a fait le pas de trop. Il y aurait donc deux catégories de Suisses: les purs, les authentiques qui, alignés couverts au fin fond de la campagne alémanique, ont dit oui à son initiative contre l’immigration massive, et les citoyens de seconde zone, les Romands donc, qui ne sont qu’à moitié Suisses et qui ont dit non. Mais de quel droit osez-vous mettre en doute le patriotisme des Romands?

Il aurait peut-être été préférable de ne pas relever cette ultime injure de la part du provocateur en chef de l’UDC, qui aime tant semer la zizanie. Mais là, se taire en serrant les dents finirait par ressembler à un abandon sur l’essentiel. Car oui, Monsieur Blocher, au cas où cela vous aurait échappé lors de votre dernier passage en ce bout de pays, nous sommes Suisses, certes un peu autrement que le Nidwaldien ou l’Uranais, autrement aussi que le Zurichois de la Goldküste que vous êtes. Vous n’avez pas le monopole identitaire.

Voilà très exactement deux cents ans que Genève a décidé d’entrer dans la Confédération. Depuis ce jour, Genève est pleinement suisse. Ses habitants se sentent Suisses et Genevois, ce n’est pas incompatible.

Et petit rappel: vous ne pouvez ignorer que Genève ainsi que ses voisins vaudois font partie des plus gros contributeurs dans la répartition financière intercantonale (RPT). Et pourquoi? Parce que l’arc lémanique, grâce notamment aux étrangers, est la région la plus dynamique du pays et qu’il partage son succès en monnaies sonnantes et trébuchantes avec le reste de la Suisse. Nous ne nous contentons pas de nous sentir Suisses. A vous suivre, il faudrait avoir été de la partie en 1291 sur la prairie du Grütli ou au moins parler le Schwyzerdütsch sans accent pour mériter le label 100% helvétique. Grotesque évidemment.

Vos propos incendiaires sont d’autant plus insultants que justement, la Suisse romande, minorisée sur le fil lors de la votation de dimanche, a pris garde de ne pas exciter les différences entre Romands et Alémaniques en insistant sur la fracture ville-campagne. Même perdants, nous n’allions pas rejouer le scénario de l’après-6 décembre 1992. Il y a mieux à faire que creuser le Röstigraben alors que la Suisse, si possible unie, doit combler en haute priorité le fossé abyssal qui vient de s’ouvrir entre l’Union européenne et elle. Et puis, en Suisse romande, nous respectons la décision du peuple même si, vue d’ici, elle a des effets funestes.

Vous n’avez pas ce genre d’égards. Vous avancez comme l’éléphant dans un magasin de porcelaine du Langenthal. Sans «Bewusstsein» (conscience) parce qu’au fond le bien de la Suisse n’est pas votre souci premier.

Aujourd’hui vous jubilez en grand vainqueur. Pas parce que vous êtes convaincu que demain votre pays se portera mieux. Non, simplement parce que vous avez gagné la bataille politique et que vous avez réussi à semer une monumentale gabegie dans le pays. Vous exultez, comme vous jubiliez dans votre automobile, filmé par Jean-Stéphane Bron, quand vous avez fait tomber le directeur de la Banque nationale ou réussi quelque autre mauvais tour contre vos adversaires. Un film presque muet qui vous raconte bien. Les Alémaniques l’ont boudé. Dommage!

Il n’est pas question de vous diaboliser. Vous êtes Suisse, vous avez œuvré pendant trente ans pour le meilleur parfois et souvent pour le pire. Et surtout, reconnaissons que vous possédez un talent politique subtil, qui explique en partie le résultat de la dernière votation. Vous avez réussi à faire croire en jouant sur un amalgame fantasmagorique de peurs et de dysfonctionnements réels que votre initiative allait résorber tous les problèmes. Encore bravo! Un véritable tour de force, un subterfuge remarquable. Vous, conservateur dans l’âme et les tripes, avez réussi à faire exploser le modèle suisse. Une Suisse négociant pas à pas qui avait réussi à garder sa souveraineté, son indépendance, tout en tirant le meilleur de ses partenaires européens. Une Suisse qui reste un Sonderfall dont le succès, le rayonnement fait pâlir le reste du monde. A cette Helvétie-là, les Suisses de Genève y tenaient beaucoup. Pourquoi l’avoir mise en péril? Pour le bonheur puéril d’avoir vaincu l’ennemi, seul contre tous? Pour le mythe d’une Suisse pure suisse? La contradiction est en vérité insondable.

Prenant en compte certaines leçons du passé, les opposants à l’initiative avaient renoncé à annoncer l’apocalypse en cas de oui à l’initiative contre l’immigration massive. Pas par gentillesse. Ils se méfiaient de l’effet boomerang typique de cette approche. Les lendemains de vote n’en sont que plus déstabilisants.

Car la réalité pour le pays se révèle aujourd’hui bien plus trouble que celle qui avait été pronostiquée en cas de oui. Comme après un séisme, il faut un peu de temps pour évaluer l’étendue des dégâts. Quatre jours plus tard, le constat ne laisse pas de doute sur leur importance. A Bruxelles comme dans la majorité des capitales européennes, le langage diplomatique ne suffit pas à cacher la consternation.

La décision suisse n’ira pas sans rétorsion. Universités, étudiants et chercheurs, forces vives de notre avenir, sont en première ligne. Les négociations sur le marché de l’électricité sont suspendues, celle sur les relations institutionnelles, tant attendue pour sortir d’une impasse, annulée jusqu’à nouvel ordre.

Ce n’est pas du bluff. La réaction est compréhensible et traduit un rapport de force très inégal en défaveur de la Suisse. L’UDC et les siens minimisent, préférant se féliciter de cette belle dynamique populiste qu’ils contribuent à stimuler chez les lepénistes en France ou chez les léguistes en Italie.

Pour la reconstruction, on l’aura compris, ce n’est pas sur l’UDC qu’il faut compter. Ecartons d’emblée les propositions ubuesques de donner mandat à Ueli Maurer de trouver un nouveau chemin avec l’Union européenne. Didier Burkhalter et ses diplomates prennent la tâche avec la distance, le calme et les compétences requis même s’ils doivent fulminer en coulisse. Parviendront-ils à adapter, une fois encore, le modèle suisse à la nouvelle donne? Aucune certitude à ce stade.

Comme après tout séisme, les risques de répliques sont importants. Donc Monsieur Blocher, les Romands et 49,7% des Suisses au moins apprécieraient fort que vous cessiez de creuser le Röstigraben à l’heure où les plaques bougent encore. On finirait par croire sinon que vous n’avez d’autre conscience que celle de trublion.

Créé: 12.02.2014, 20h56

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