La Suisse doit plus miser sur ses chercheurs

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On parle fréquemment d’innovation. Et qu’en est-il de la recherche qui la nourrit? Il y a vingt ans, un professeur d’université pouvait espérer qu’au moins 40% de ses étudiants intéressés par la recherche pourraient avoir un poste dans l’université.

Ce taux est descendu à 20%, mais parler de 10% serait plus juste. Pour les autres, c’est une vie entière consacrée à la science qui balbutie, qui enchaîne les projets de durée courte, six mois, un an «renouvelable» dans le meilleur des cas. Pour d’autres, plus rares, un poste de maître assistant qui leur garantit de quatre à six ans d’une apparente stabilité ou, mieux, le poste de professeur. Mais pour la majorité d’entre eux, la moitié du temps se passe à trouver des fonds tous les six mois. Au final, le chercheur devient davantage un fundraiser qu’un chercheur comme on l’entend.

Cette précarité croissante entraîne son lot de découragements, de fatalité, de deuil d’une vie qu’on aurait souhaitée tout entière dédiée à la science, pour le plaisir si utile pourtant d’avancer, de faire avancer la connaissance que nous avons du monde et des hommes. Il n’est pas anodin d’observer que les symposiums et autres ateliers de scientific career et de reconversion se multiplient pour permettre aux chercheurs de découvrir leur «potentiel» et de le «vendre» mieux à l’industrie. Et c’est vrai que les chercheurs ont du potentiel!

Chacun d’eux est un véritable couteau suisse: autonome, capable de définir un projet de A à Z, de le budgétiser, de «manager» les étudiants, de conduire une expérience selon de rigoureux critères scientifiques, de s’exprimer devant un public international et d’écrire dans un anglais élaboré des articles exigeants ou des projets qui devront convaincre! Pas mal pour une seule personne!

On attend pourtant davantage du chercheur: qu’il devienne un entrepreneur capable de transformer certaines de ses idées ou de ses résultats en produits et, in fine, de faire du cash! Pourquoi pas. Cela fonctionne essentiellement pour des domaines liés aux nouvelles technologies ou le produit est facilement identifiable, et son impact mesurable par rapport à la compétition. Pour le reste, on reproche au chercheur son décalage avec le réel, qui s’identifie ici avec le monde économique. Je me suis souvent inscrit en faux contre cette image du chercheur «coincé» dans sa tour d’ivoire, mais les dernières années que j’ai passées au contact des start-up m’ont incité à réviser mon jugement.

Oui, il y a une tour d’ivoire mais elle ne vient pas de l’incapacité des chercheurs à affronter le réel car ils s’y frottent en permanence, en renouvelant constamment leurs idées, en évoluant dans un environnement hypercompétitif. La tour d’ivoire vient de l’absurdité du modèle économique de la recherche qui se fonde sur une structure hyperpyramidale, avec quelques rares élus, installés, et un cortège d’étudiants aux neurones fonctionnels, vifs, superentraînés qui se débattent de contrat en contrat le temps que leur passion s’épuise… comme eux.

Je ne reviens même pas sur le modèle économique qui régit le monde de la publication scientifique. D’autres s’en sont chargés pour dénoncer l’incongruité d’un monde éditorial riche à milliards qui demande encore aux chercheurs et aux universités de payer pour s’abonner aux revues dans lesquelles ces mêmes chercheurs ont écrit et payé pour être publiés! Cette absence de renouvellement, cette précarité croissante, cette absence de réciprocité entre ceux qui fabriquent le savoir et ceux qui en profitent dévalorisent le travail du chercheur et diminuent finalement l’estime qu’il peut avoir de lui-même.

Cette situation est d’autant plus dommageable que la science recouvre des enjeux d’intérêt national: la science conditionne l’esprit de l’innovation et elle détermine la possibilité pour la vieille Europe d’être encore compétitive pour les générations à venir. Des solutions doivent être envisagées pour pérenniser la position des chercheurs. Cela consolidera l’innovation et son inscription au sein de notre société.

* Ancien résident de l’Institut suisse de Rome (TDG)

Créé: 12.02.2018, 08h33


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