Sotheby’s fait tout pour échapper à l’affaire Bouvier

EnquêteL’oligarque accuse la maison d’enchères de complicité avec le marchand d’art. Ce nouveau front dépend des tribunaux genevois.

Le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci, devenu la toile la plus chère du monde.

Le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci, devenu la toile la plus chère du monde. Image: Keystone

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Changement d’échelle. Après un intermédiaire clé du marché de l’art à Genève, c’est au tour de la deuxième plus importante maison d’enchères au monde d’être dans le collimateur d’un ex-oligarque. Depuis huit mois, Sotheby’s tente, pied à pied, de ne pas être aspirée dans l’âpre guerre judiciaire s’étendant de Monaco à Genève en passant par New York, provoquée par le milliard de francs de plus-value réalisé par Yves Bouvier lors de la constitution de la collection Rybolovlev, dix ans durant. En jeu, des dédommagements astronomiques. Et la crédibilité de Sotheby’s.

Le premier assure depuis trois ans avoir toujours été un marchand: achetant, revendant, prélevant sa marge. Le second l’accuse de le lui avoir caché, se présentant comme un courtier rémunéré à la commission – afin de l’escroquer dans les grandes largeurs. Et ce, en mobilisant l’appui de Sotheby’s, par l’intermédiaire duquel il avait obtenu quatorze des trente-sept œuvres de la collection. Leur valeur? Environ la moitié des factures – totalisant l’équivalent de plus de 2 milliards de francs – envoyées à Dmitri Rybolovlev entre 2003 et 2014. Parmi celles-ci, le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci, devenu la toile la plus chère du monde, selon des documents de justice américains consultés par la «Tribune de Genève» et «24 heures».

«Aidé et soutenu»

La menace est apparue en octobre à New York, au détour des efforts du camp Rybolovlev pour mettre la main, par voie de justice, sur la correspondance entre un responsable londonien de Sotheby’s et Yves Bouvier. L’utilisation à charge de ces tombereaux de courriels et de documents, à Londres ou à Genève, a été autorisée le 11 juin par un juge new-yorkais. La maison d’enchères a fait appel.

Les documents de justice américains montrent que les avocats du milliardaire russe accusent – courriels à l’appui – la maison de vente d’avoir su qu’Yves Bouvier fournissait un oligarque et de l’avoir «aidé et soutenu» dans ce qui est présenté comme une machination. Par exemple, en fournissant des recommandations élogieuses sur les œuvres, des avis ensuite utilisés pour convaincre les équipes de Dmitri Rybolovlev. Ou en envoyant, à la demande du marchand d’art, des estimations informelles des toiles, lui permettant par la suite de justifier les tarifs pratiqués.

Ce fut le cas des «Serpents d’eau II» de Klimt. Obtenu en septembre 2012 pour 126 millions de dollars par Bouvier – grâce à Sotheby’s – le chef-d’œuvre a été revendu le même mois au Russe pour 183 millions. Deux ans plus tard, le marchand genevois requiert une estimation de Sotheby’s à des fins d’assurance. La maison d’enchères sortira le chiffre de 180 millions – quasi le prix facturé par le marchand d’art.

Contre-attaque à Genève

«Toute insinuation selon laquelle Sotheby’s aurait participé à des activités frauduleuses au détriment de Dmitri Rybolovlev est catégoriquement rejetée», rétorquent de leur côté Saverio Lembo et Aurélie Conrad Hari, les défenseurs genevois de la maison de vente. Ces derniers répètent qu’il n’existe «absolument aucun fondement» qui permettrait au Russe «d’impliquer la maison de vente dans son différend avec M. Bouvier». Sotheby’s, «qui se défendra vigoureusement», «ignorait la teneur des relations entre Dmitri Rybolovlev et Yves Bouvier» et n’est «en rien responsable du dommage que [le Russe] aurait subi», martèlent les deux avocats.

Ces derniers se sont lancés dans une course contre la montre pour court-circuiter l’ouverture d’une bruyante procédure civile à Londres. Et ont joint leurs efforts à ceux des conseillers d’Yves Bouvier pour déposer, mi-novembre à Genève, une «requête en conciliation». Le but? «Saisir les tribunaux genevois afin qu’ils déclarent que toute prétention élevée par M. Rybolovlev à l’encontre de Sotheby’s est infondée», explique Me Lembo.

Répit pour Bouvier aux USA

Pour l’instant, le blocage fonctionne. Et apparaît comme un nouveau répit pour Yves Bouvier, après trois ans de guérilla judiciaire. Le 29 mai, l’agence Bloomberg avait déjà évoqué l’abandon des poursuites pénales pour escroquerie à son encontre aux États-Unis – ouvertes en parallèle à celles de Monaco et Genève –, citant «des sources proches de l’enquête».

Ce classement n’a pas été officiellement confirmé. Mais il serait lié à un Christ de Léonard de Vinci sur lequel le marchand genevois avait fait une plus-value de 44 millions de dollars en l’espace d’une semaine, en le revendant pour 127,5 millions au collectionneur russe. Dmitri Rybolovlev a fini par se séparer de ce «Salvator Mundi» en novembre dernier pour 450 millions – trois fois ce que lui avait facturé Yves Bouvier en 2013. Ce dernier «aurait pu avancer qu’au vu de [cette] plus-value, il était difficile de faire passer [Rybolovlev] pour une victime», ont avancé les sources de Bloomberg pour justifier l’abandon de l’enquête. (TDG)

Créé: 08.07.2018, 18h53

L’avocate du magnat nie toute influence à Monaco

C’est du Rocher – où Dmitri Rybolovlev s’est installé en 2010 après son divorce à Genève – que tout est parti. C’est en effet à Monaco que la première plainte pénale à l’encontre d’Yves Bouvier a été déposée, au début de l’année 2015. C’est aussi dans la principauté qu’a été saisi le téléphone portable de la conseillère de l’ex-oligarque, Tetiana Bersheda, alors que cette dernière le confiait à la justice pour produire l’enregistrement d’une supposée complice du marchand d’art.

Parus dans la presse française, des SMS tirés de l’appareil ont fait scandale à Monaco en 2017, semblant démontrer que Dmitri Rybolovlev aurait profité des bonnes relations de son avocate avec les dirigeants de la police et l’ex-ministre de la Justice locaux pour faire arrêter Yves Bouvier, en février 2015. Le «Journal du Dimanche» vient de consacrer un long article aux efforts d’un juge d’instruction français détaché sur le Rocher, Edouard Levrault, pour faire la lumière sur d’éventuels cas de «trafic d’influence» et de «corruption».

Au centre du dossier, l’utilisation des messages du téléphone de la conseillère de l’ex-baron des mines de l’Oural a été validée jeudi par la justice monégasque.

Bafouant son «secret professionnel d’avocat», cette décision sera «combattue en cassation et devant la Cour européenne des droits de l’homme si nécessaire», contre-attaque Me Bersheda. Membre de l’Ordre des avocats genevois, cette dernière affirme que ses échanges avec les policiers monégasques «se sont inscrits dans le strict cadre de l’enquête en cours sur l’escroquerie» et qu’ils n’ont «absolument rien d’anormal»

Articles en relation

Le marchand d’art Yves Bouvier convoqué par la justice genevoise

Marché de l'art L’ex-pilier des Ports francs a été entendu jeudi en qualité de prévenu. La guerre que lui mène un milliardaire russe se déplace en Suisse. Plus...

Le divorce du siècle hante l’affaire Bouvier

Économie La séparation de l’oligarque Rybolovlev aurait joué un rôle clef dans la constitution de sa fabuleuse collection – et dans la fraude qui l’aurait entourée. Plus...

Le Christ vendu, «il n'y a plus d'affaire Bouvier»

Justice L'oligarque Rybolovlev a vendu pour 445 millions la toile «Salvator Mundi», au cœur de son accusation contre le marchand d'art genevois. L'avocat de ce dernier estime que la plainte ne tient plus. Plus...

Yves Bouvier porte plainte pour corruption à Monaco

Justice Le marchand d’art genevois intente l’action auprès du juge chargé d’instruire un dossier impliquant le clan Rybolovlev. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

RTS: l'actu ira à Lausanne
Plus...