En Singine, les requérants seront accueillis avec méfiance

AsileA Chevrilles (FR), un centre fédéral ouvre la semaine prochaine. Reportage avant l’arrivée des premiers migrants.

Le centre fédéral de la Gouglera, à Chevrilles, a été présenté à la population samedi dernier. Il ouvre le 3 avril et la Confédération estime que les premiers requérants d’asile arriveront à partir du 23 avril.

Le centre fédéral de la Gouglera, à Chevrilles, a été présenté à la population samedi dernier. Il ouvre le 3 avril et la Confédération estime que les premiers requérants d’asile arriveront à partir du 23 avril. Image: Keystone

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«Notre commune de 1500 habitants est calme. C’est une vie idyllique. Mais cela va changer.» Assis dans un restaurant de Chevrilles, une commune de la Haute Singine fribourgeoise, le député PLR Rudolf Vonlanthen oscille entre résignation et inquiétude. La cause de ses soucis se trouve à quelques kilomètres de là, au lieu dit la Gouglera.

Un imposant bâtiment bordeaux et gris, entouré de barrières avec barbelés et caméras, s’y détache des collines verdoyantes. Cet établissement va ouvrir la semaine prochaine et accueillera d’ici à fin avril des requérants d’asile qui attendent une décision ou savent qu’ils devront quitter la Suisse. Avec un autre centre fédéral situé à Boudry (NE), il va participer à un projet pilote pour les procédures d’asile accélérées (lire en encadré).

Dans la région, l’annonce de cette ouverture avait suscité un tollé. En février 2015, des feux ont été allumés sur les collines avoisinantes avant une soirée d’information particulièrement houleuse. Le syndic de Chevrilles, Othmar Neuhaus, a évoqué un «tsunami de requérants», avant de s’en excuser. Un temps, il a été question de créer une milice pour veiller à la sécurité. Les locaux de la Gouglera ont aussi été inondés, un acte de vandalisme revendiqué cette fois par l’extrême gauche. Et la maison de Rudolf Vonlanthen, fer de lance des opposants, a été taguée par des jeunes.

Dans l’attente

Trois ans plus tard, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) estime que la tension est retombée. La population a pu visiter le site samedi dernier dans une ambiance bon enfant malgré les questions critiques. «À l’époque, la création de ce centre a été annoncée à la Commune sans autre discussion. Depuis, nous avons parlé avec les autorités cantonales et fédérales et la situation a changé, assure Othmar Neuhaus. Maintenant, il faudra voir comment cela va fonctionner.»

Comme lui, les habitants sont dans l’expectative. «Ces gens doivent bien aller quelque part, que voulez-vous?» commente une femme avant d’entrer au supermarché. «Nous attendons qu’ils arrivent, mais nous ne sommes pas contents, complète Rudolf Vonlanthen, qui a été syndic durant 20 ans. Notre petite Commune ne peut pas résoudre ce problème pour toute la Suisse romande sans recevoir ni contrepartie ni reconnaissance.» Ce sentiment d’injustice est amplifié par le fait que Chevrilles est germanophone alors que le centre fédéral est rattaché à la Suisse romande.

Photo: Keystone

Durant la phase pilote, la Gouglera pourra accueillir jusqu’à 130 personnes. Par la suite, elle pourra en héberger 250, et 50 de plus en cas de situation exceptionnelle. «Ces 300 migrants pourront sortir et venir au village», précise Rudolf Vonlanthen qui évoque les craintes que cela suscite dans la population. À ses côtés, une femme redoute d’éventuels vols ou violences. «Ils ont annoncé que la sécurité était renforcée, pourquoi le faire s’il n’y a aucun problème?» Au restaurant ce matin-là, la politique d’asile de la Confédération en prend pour son grade. «Maintenant, c’est fait… Que peut-on dire? Adieu la belle Suisse», conclut un client.

À Chevrilles, on s’inquiète surtout du fait que le nouvel établissement accueillera des personnes qui doivent quitter le pays. Une retraitée décrit une situation «délicate». Au départ, l’annonce de l’ouverture d’un centre fédéral l’a «presque réjouie». «J’ai pensé que je pourrais offrir quelque chose à ces migrants, les aider à s’intégrer… Mais qu’offrir à des gens sur le départ? Des requérants inoccupés qui savent qu’ils ne sont pas les bienvenus sont dans un état d’esprit particulier. Cela peut augmenter le risque de mauvaises actions. Mais on ne peut pas en parler ouvertement. Quand on émet des réserves, on est vite taxé de racisme.» Sa conclusion est que les requérants déboutés devraient être hébergés à la frontière.

«On a fait peur aux gens»

Moritz Boschung, charpentier qui s’occupe d’un alpage, n’est pas de cet avis. Cet homme atypique a pris la défense des migrants dans un reportage diffusé sur la RTS. Nous le rencontrons à Planfayon, une commune voisine de Chevrilles. «Durant la soirée d’information, en février 2015, l’ambiance était agressive, comme s’il fallait se défendre de l’extérieur. Des politiciens ont thématisé cette question en faisant peur à la population. On a joué avec la religion, ce qui a rendu le débat encore plus émotionnel. Les gens ne réfléchissaient plus par eux-mêmes.» Quand il cherche des explications à ces tensions, Moritz Boschung mentionne encore la mauvaise communication de la Confédération ou évoque une nostalgie, la défense de traditions «de façade, car cela a déjà changé».

Un groupe pour les accueillir

Cet ancien activiste de Greenpeace, qui a été menacé par le passé, a essuyé une nouvelle fois des critiques. «On m’a suggéré d’aller à la Gouglera, pour que je sois renvoyé.» Pour lui, accepter ce centre est une question de solidarité et de responsabilité. «Ces gens exigent que les procédures d’asile aillent plus vite et qu’on expulse les personnes déboutées, ajoute-t-il. Il faut pour cela des infrastructures et notre région doit suivre.»

Comme le SEM, Moritz Boschung estime que la tempête est passée. Gabriela Waeber-Blanchard est du même avis. Cette assistante sociale domiciliée à Tavel se réjouit de voir arriver les premiers requérants. «Nous allons enfin pouvoir être actifs!» s’exclame-t-elle. Avec d’autres habitants, elle a créé en 2015 l’Association «Flüchtlinge willkommen im Sensebezirk» (Bienvenue aux réfugiés en Singine). Ce groupe d’une centaine de membres va proposer des activités aux pensionnaires de la Gouglera.

«Les personnes extérieures n’ont pas le droit d’entrer dans le centre, mais on nous a promis une salle. Nous pensons organiser des lotos, des cafés-rencontres, faire du sport, nous occuper de la forêt avoisinante… L’idée est aussi de voir quels sont les besoins de ces migrants.» Même s’ils doivent partir? «Nous n’essayons pas de changer la loi ni de les intégrer, mais de faire en sorte que, durant leur séjour, les choses se passent au mieux pour eux et pour les habitants de la région. Nous aussi pouvons en profiter!»


La procédure accélérée apparaît en Suisse romande

L’ouverture du centre à Chevrilles (FR) s’inscrit dans le cadre de la procédure d’asile accélérée. L’objectif de cette réforme est qu’environ 60% des dossiers soient réglés dans un délai de 140 jours, renvoi compris. Durant cette période, les requérants resteront dans des centres gérés par la Confédération, où ils recevront un conseil juridique gratuit.

En Suisse romande, les procédures accélérées seront menées à Boudry (NE). Trois autres centres fédéraux seront qualifiés d’attente et de départ. Ils sont annoncés à Chevrilles, à Vallorbe et au Grand-Saconnex. Le centre genevois du Grand-Saconnex n’étant pas encore construit, une solution transitoire devra être trouvée, précise le SEM. Il est en outre possible que celui de Vallorbe déménage. Des options sont étudiées, mais aucune décision n’a été prise.

Approuvée par le peuple en juin 2016, la procédure d’asile accélérée était soutenue par de nombreuses ONG. Elle débute officiellement en 2019. Sa mise en œuvre progressive passe par un projet pilote qui commence la semaine prochaine en Suisse romande, dans les centres de Chevrilles et de Boudry.

Des tests ont déjà été menés depuis 2014 à Zurich. Se basant sur une évaluation externe, la Confédération en tire un bilan positif: la durée des procédures a pu être réduite de 39% en moyenne et le nombre de recours a diminué d’un tiers, ce qui montre une meilleure acceptation des décisions.

Le Centre social protestant, qui n’a pas soutenu la révision en 2016, ne partage pas cet optimisme. Selon Aldo Brina, chargé d’information à Genève, les conseillers juridiques risquent de manquer d’indépendance car ils sont subventionnés par la Confédération. «Le rôle d’un avocat n’est pas d’aider son mandant à accepter une décision. On voit aussi qu’à Zurich la moitié des recours ont été déposés par le requérant lui-même ou par un mandataire extérieur. La protection juridique prévue ne couvre pas les besoins.» Le SEM s’oppose à son tour à ces critiques. C.Z.

Créé: 30.03.2018, 21h28

«Notre petite Commune ne peut pas résoudre ce problème pour toute la Suisse romande, sans recevoir ni contrepartie ni reconnaissance.» Rudolf Vonlanthen, député PLR

«Nous voulons faire en sorte que, durant leur séjour, les choses se passent au mieux pour les migrants et pour les habitants de la région.» Gabriela Waeber-Blanchard, Association Bienvenue aux réfugiés en Singine

«Des politiciens ont thématisé cette question en faisant peur
à la population.» Moritz Boschung, charpentier qui s’occupe
d’un alpage

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