Par seconde, on ne coule pas que du béton

TerritoireD’après l’initiative «Stop mitage», on bétonnerait un mètre carré par seconde. En réalité, une grande part va à des espaces... verts.

Si l’on se tient à ce qui est strictement assimilable à du béton, soit des bâtiments, des industries, des maisons et des routes, cela ne couvrirait que 4% du territoire national.

Si l’on se tient à ce qui est strictement assimilable à du béton, soit des bâtiments, des industries, des maisons et des routes, cela ne couvrirait que 4% du territoire national. Image: Chantal Dervey

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L’image percute comme un bulldozer: en Suisse, on bétonne un mètre carré par seconde (0,8 en réalité), soit huit terrains de foot par jour. C’est l’un des principaux arguments servis pour appuyer l’initiative «Stop mitage», soumise au vote le 10 février, qui prévoit un gel de la surface actuelle de zones à bâtir. Pourtant, ce qui est présenté comme une inexorable avancée du gris sur le vert s’avère moins net.

Car utiliser cette image reviendrait par exemple à dire que les 3510 hectares couverts par des terrains de golf sont en asphalte. Les golfs, mais aussi les parcs publics, les espaces de camping ou encore les terrains de foot sont en effet comptabilisés sous l’intitulé «Infrastructures et habitations» de la statistique fédérale du territoire qui a servi à établir ce slogan. Plus surprenant encore, les terrains attenants aux habitations d’un à deux logements, par exemple les pelouses, représentent une surface supérieure à ces maisons elles-mêmes. De quoi incarner ce qui est peut-être véritablement le but de l’initiative: l’étalement des zones villas, à faible densité.

«Seulement» 4% de béton

Si l’on se tient à ce qui est strictement assimilable à du béton, soit des bâtiments, des industries, des maisons et des routes, cela ne couvrirait que 4% du territoire, soit la moitié de ce qui est répertorié par l’OFS en tant qu’«infrastructures et habitations». Un résultat faible qui ne doit toutefois pas faire oublier que la moitié de la Suisse est recouverte de forêts ou de zones improductives (glaciers, éboulis, etc.).


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La surface agricole, elle, recule bien d’un mètre par seconde. Mais cela est dû tant à l’urbanisation qu’à l’avancée des forêts. Coprésident des Jeunes Verts et défenseur de l’initiative, Kevin Morisod est au courant de ces différences et n’y détecte pas de problème majeur. «Ce n’est effectivement pas que du «béton» mais cela participe au grignotage du sol et du paysage. Et le but est bien de se prémunir contre cela, il n’y a donc rien de contradictoire.»

«Ce n’est effectivement pas que du «béton» mais cela participe au grignotage du sol et du paysage»

Mais l’argument du rythme de l’avancée du béton dérange jusque dans la communauté scientifique, car il est toujours utilisé sans nuance. Il y a dix ans déjà, Joëlle Salomon Cavin, maître d’enseignement à l’Université de Lausanne, pointait du doigt dans un article scientifique coécrit avec le géographe Pierre-Alain Pavillon, cet argument «fallacieux» qui dénonce pourtant «le problème réel [tant du point de vue écologique que socio-économique] de la fragmentation du paysage par les constructions».

Les villes sont des alliées

Contactée, la géographe juge ce point de vue toujours d’actualité. «Il est assez juste d’utiliser l’image du mètre carré par seconde pour pointer l’étalement des villas, mais pas pour l’assimiler à un monolithe de béton qui envahirait la Suisse. Cela revient à mobiliser tout l’imaginaire traditionnellement antiurbain de la Suisse décrivant l’urbanisation comme étant forcément quelque chose de mauvais», assure-t-elle, auteure d’une thèse sur la question. Un désamour qui trouverait sa cause dans l’idéalisation d’une Suisse rurale construite autour du mythe des Alpes. Or Joëlle Salomon Cavin postule que les villes seraient à percevoir comme des alliées dans la gestion du sol.

«En réalité, il faudrait plutôt réfléchir à comment mieux urbaniser, comment rendre les villes plus agréables»

Surtout, si on estime qu’un mètre carré c’est trop, on sous-entend selon elle que la bonne solution c’est «zéro». «Alors qu’en réalité il faudrait plutôt réfléchir à comment mieux urbaniser – c’est-à-dire densifier avec qualité –, comment rendre les villes plus agréables. En cela, on pourrait bien bâtir deux, trois ou quatre mètres par seconde si cela était fait de manière judicieuse.» À ses yeux, le gel des zones à bâtir prévu par l’initiative punirait justement les bons élèves, souvent peu dotés en zones à bâtir supplémentaires. Car chaque nouvelle zone à bâtir devrait être compensée par un retour équivalent de terre à l’agriculture – et cela s’avérerait difficile à mettre en place.

Pour Kevin Morisod, le texte ne s’oppose pas aux villes. «Au contraire, nous incitons même à créer des quartiers durables. Quant au principe de compensation, il faudra trouver une forme d’arbitrage qui peut être cantonal. Notre initiative en reste aux principes, elle n’a pas vocation de tout résoudre. Ce sera au parlement de dire comment elle doit être appliquée, si elle est acceptée.»

Créé: 28.01.2019, 15h57

«Des lois déjà utiles»



Pierre Dessemontet, Géographe et député au Grand Conseil vaudois

Pierre Dessemontet, sur le blog que vous tenez sur le site du «Temps», vous dites que les données actuelles de l’utilisation du sol ne reflètent pas la réalité, pourquoi?

La statistique ne couvre pas les années durant lesquelles des changements législatifs majeurs, la LAT et la Lex Weber, ont commencé à produire leurs effets. Il y a eu une prise de conscience, ces lois ont des effets massifs et sont accompagnées d’une jurisprudence devenant de plus en plus dure, mais les données n’en disent rien. Il faudra attendre 2023.

Peut-on juger des effets de ces lois?

C’est assez marquant pour la Lex Weber. Dans les années 2000, la croissance des hectares dévolus aux résidences secondaires, soit des logements qui ne servent pas à héberger la croissance de la population, représentait plus du tiers de la croissance totale du domaine bâti. La Lex Weber est clairement venue modérer une expansion excessive, mais il faudrait se demander si cela a contribué à masquer un étalement urbain plutôt modéré.

Est-ce à dire que l’initiative sur le mitage arrive trop tôt?

Le problème du mitage est bien réel, mais le phénomène ralentit depuis le milieu des années 2000, qui contrastent avec les années 80. On pourrait statistiquement admettre que la réserve actuelle de zones à bâtir permettrait d’atteindre une Suisse à 10 millions d’habitants. Mais elles ne sont pas forcément aux bons endroits et le gel prévu par l’initiative permettrait difficilement de trouver les bonnes solutions.

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