Le Sage Guy Parmelin veut dépenser des milliards

InterviewLe conseiller fédéral veut investir 9 milliards entre la défense aérienne et les Jeux Olympiques à Sion.

«Nous devons être prêts en cas de fortes tensions», assure le chef du Département de la défense, Guy Parmelin.

«Nous devons être prêts en cas de fortes tensions», assure le chef du Département de la défense, Guy Parmelin. Image: GIAN EHRENZELLER

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Alors que la Confédération cherche à économiser à tout va, Guy Parmelin jongle avec les milliards. Mercredi, le Vaudois lançait le processus d’acquisition d’un nouveau système de défense aérienne. Coût du projet: 8 milliards. Un montant qui s’ajoute au milliard obtenu pour soutenir la candidature olympique de Sion 2026. De quoi ravir le conseiller fédéral qui fêtait jeudi ses 58 ans? Interview.

– Vous vous êtes octroyé un cadeau à 8 milliards pour votre anniversaire?

(Sourire.) Ce n’est pas un cadeau. Le Conseil fédéral a décidé d’investir ce montant après un long examen qui repose sur plusieurs rapports d’experts. Il y a des questions techniques, mais aussi liées à la sécurité. Veut-on une simple police aérienne «bas de gamme», clouée au sol au moindre pépin; ou un véritable système de défense aérienne capable de protéger notre population? La décision du Conseil fédéral est pragmatique. Elle pose des bases solides pour garantir la sécurité de notre espace aérien.

– Sur cette somme, combien sera investi pour le nouvel avion?

– Il est trop tôt pour répondre. Le choix du type d’appareil – en fonction de ses capacités et de la technologie – aura une influence sur le choix du système de défense sol-air. C’est pour cela que nous ne parlons pas d’un nombre d’avions défini. Nous devons contacter les constructeurs de jets et analyser les différentes options d’un système de défense sol-air. Il est important de poursuivre les dossiers en parallèle. L’objectif est de trouver la meilleure combinaison pour la Suisse.

– Vous avez bien une idée du nombre d'avions nécessaires?

– Encore une fois il s’agit de la bonne combinaison à trouver. On peut imaginer une quarantaine d’avions accompagnés d’une défense sol-air à tant de milliards. Mais si l’appareil est extraordinaire du point de vue technologique, on peut aussi se contenter d’un nombre moindre de jets et d’un système de défense sol-air moins cher. Mais je vous rassure: le groupe d’experts que nous avons constitué est à la pointe sur les derniers développements. Sa mission n’est pas de trouver l’appareil le plus luxueux, mais celui qui correspond le mieux à nos besoins. Et n’oublions pas qu’à la fin c’est le politique qui tranchera.

– Des arguments diplomatiques pourraient-ils s’inviter dans le choix?

– La liste des constructeurs a déjà été resserrée à cinq. Nos critères sont le prix et la technologie. Il y a également des questions liées à la sécurité. Avec qui sommes-nous prêts à échanger des données. Sans oublier la problématique des affaires compensatoires (ndlr: aussi appelées «offsets», ce sont toutes les catégories d’affaires de compensation réalisées dans le cadre d’acquisitions d’armements à l’étranger). Quels peuvent être les retours pour l’industrie suisse? Un accès à de nouvelles technologies pas seulement pour le militaire, mais aussi pour le civil est-il envisageable? Tout cela fera partie de la pesée d’intérêts.

– Tenez-vous vraiment aux affaires compensatoires? C’est un engrenage qui peut être dangereux.

– Il peut y avoir des risques, c’est vrai. Récemment l’Autriche a dû faire face à des problèmes de corruption liés à des offsets. Mais le Conseil fédéral tient à des affaires compensatoires. Nous devons encadrer sérieusement ce processus et le rendre transparent. Il est question de l’argent du contribuable. Il faudra aussi s’assurer que toutes les régions puissent profiter de ce retour sur investissement.

«Quand je discute avec mes homologues étrangers, très souvent ils augmentent les budgets de la défense, et baissent ceux de la formation. Heureusement en Suisse, on arrive encore à trouver un équilibre»

– Pourquoi voulez-vous des avions armés? Sur qui voulez-vous tirer?

– Une défense aérienne armée est indispensable, ne serait-ce que pour l’accueil de conférences internationales. Prenez le WEF de Davos ou le Sommet de la francophonie à Montreux, vous devez pouvoir intervenir. Si ce n’est pas le cas, vous avez deux possibilités: déléguer la sécurité du ciel à des armées étrangères – et donc abandonner la neutralité – ou renoncer à ces événements. Surtout, en cas de conflit, l’aviation doit pouvoir protéger la population, les troupes au sol et les infrastructures critiques.

– La Suisse est entourée de membres de l’OTAN. N’est-ce pas possible de profiter de ce parapluie sécuritaire?

– C’est la fameuse théorie du passager clandestin. Ça arrange beaucoup de monde, mais ce n’est pas ainsi qu’on fait respecter notre neutralité. On ne peut pas prendre ce qui nous arrange, et refuser de prendre nos responsabilités quand ça nous dérange. Nous devons aussi avoir une certaine crédibilité vis-à-vis de nos voisins.

– Mais la Suisse n’est pas en guerre!

– Aujourd’hui oui, mais demain? Dans dix, vingt ou trente ans? Nous devons être prêts en cas de fortes tensions. Qui avaient prévu les conflits en ex-Yougoslavie et en Ukraine? Un peu partout la question de la sécurité se pose en Europe. Même en Finlande et en Suède, pays neutres aussi. Cette dernière vient de décider d’augmenter son budget militaire de 25%, et elle vient de réintroduire la conscription.

– Le peuple doit-il voter sur cet objet?

– Le Conseil fédéral ne ferme pas la porte à un vote. Si c’était le cas, il n’aurait pas demandé à mon Département d’analyser les possibilités de soumettre cet objet au verdict populaire.

– Faut-il en faire un vote de principe sur la défense aérienne?

– S’il y a un vote, je vois deux scénarios. Le premier serait effectivement de faire voter le peuple sur une décision de principe sur la défense aérienne. Ce qui offrirait une certaine souplesse. On pourrait aussi imaginer une modification de la loi sur l’armée, qui préciserait les moyens à sa disposition. Elle serait attaquable par référendum, mais elle pourrait poser des problèmes sur l’interprétation du vote: pour ou contre le principe général d’un avion ou pour ou contre le nombre d’avions proposé?

– Le peuple a refusé le Gripen à 3 milliards. Comment le convaincre de dépenser presque trois fois plus?

– Le contexte est différent. La Suisse dispose aujourd’hui d’une cinquantaine d’avions opérationnels qu’il faudra remplacer. S’il y a vote, le peuple devra aussi se prononcer sur la défense sol-air. Il ne sera plus question d’un type d’avion, mais du maintien ou non d’une défense aérienne en Suisse. C’est plus généralement de la survie de l’armée, dont on parlera, car je n’arrive pas à imaginer une armée sans forces aériennes. Ça pose donc aussi la question de la neutralité du pays. Or les Suisses y sont très attachés.

– Huit milliards pour la défense aérienne, 1 milliard pour des Jeux olympiques. Mais rien pour le congé paternité. N’est-ce pas choquant?

– Il faut différencier les choses. On ne peut pas faire ce genre de comparaison. Nous devons prendre les choses dans leur globalité, voir où sont les lacunes et savoir faire des priorités. Si les dépenses militaires augmentent, c’est qu’elles ont été bloquées pendant plusieurs années tandis que l’on augmentait les dépenses liées à la formation ou aux assurances sociales. Quand je discute avec mes homologues étrangers, très souvent ils augmentent les budgets de la défense, et baissent ceux de la formation. Heureusement en Suisse, on arrive encore à trouver un équilibre. On peut augmenter les dépenses militaires sans couper dans les dépenses sociales.


«Les retombées des Jeux olympiques doivent durer plus de 15 jours»

– Un milliard pour la Sion 2026. N’est-ce pas une dépense exagérée?

– On n’a pas encore dépensé ce milliard. C’est une garantie donnée à des conditions strictes qui va s’intégrer dans la planification financière, à raison de 200 millions par an de 2022 à 2026, le cas échéant. La balle est dans le camp des Cantons et des organisateurs. Je suis persuadé que c’est un projet porteur, avec le redimensionnement voulu par le CIO. C’est une chance pour la Suisse. Il faut travailler sur le projet, afin que les retombées durent au-delà des 15 jours de compétition. C’est une opportunité pour les régions touristiques. Pour les autres régions, il y a des aspects technologiques, des aspects liés à l’agriculture de montagne. Et de manière générale, cela touche l’image de marque du pays. Si ces jeux se déroulent bien, avec des jeunes sportifs très motivés, cela sera rapporté dans le monde entier. Les touristes vont venir dans la zone olympique, mais aussi dans toute la Suisse, comme pays qui aura su organiser avec succès ces Jeux.

– Avec tous ces avantages liés au patriotisme, à l’agriculture, au tourisme, etc. Pourquoi l’UDC ne les soutient pas?

– L’UDC n’est pas monolithique sur ce dossier. Jürg Stahl, président de Swiss Olympic, est favorable. Ces divisions se retrouvent dans tous les partis. Regardez les socialistes, avec des ténors comme Hans Stöckli, ou Matthias Aebischer, qui sont favorables. L’UDC est d’accord de discuter des JO si des moyens suffisants sont réservés pour la sécurité. C’est ce qui est fait, avec la décision de base sur les avions et la défense aérienne. Maintenant, la suite du dossier dépend beaucoup de ce qui va se passer dans les Cantons, et de ce que les milieux sportifs vont faire. C’est à eux de se mobiliser pour faire vivre cette candidature.

– Pourquoi ne pas aller au bout de la démarche avec une votation fédérale qui montrerait s’il y a un engouement dans tout le pays?

– Lors de la première candidature des Grisons, personne n’a demandé un vote national! Et maintenant il faudrait un vote national. Moi, je n’ai aucun problème avec cela. Mais il faut d’abord mener un débat institutionnel et décider de ce que l’on soumet dorénavant au vote national. Je ne suis pas d’accord de ne soumettre que des crédits militaires ou des projets comme les Jeux olympiques, et pas l’aide au développement, les crédits pour la formation. Certains voudront aussi soumettre les crédits sur l’agriculture ou le milliard de cohésion. Si on veut changer les règles institutionnelles, pourquoi pas. Mais je ne suis pas d’accord de faire de la démocratie à la carte. J’ai trop de respect pour nos institutions pour cela.

– Ogi a porté la candidature de Sion 2006, Maurer celle des Grisons. Êtes-vous prêt à incarner Sion 2026?

– À ce stade-là, ce n’est pas possible pour des raisons institutionnelles. Il faut d’abord finaliser le dossier et voir ce qui va se passer au Parlement. En partant de l’hypothèse que tout se passe bien, et que la ou les votations dans les cantons soient positives, il est fort probable que le conseiller fédéral Parmelin dépose la candidature suisse auprès du CIO. À ce moment-là, ce sera la candidature de tout le pays. Mais cela n’empêche pas les Cantons et le comité de candidature de trouver une personne qui devienne le porte-flambeau de la candidature. Je les encourage à créer des comités de soutien, avec des sportifs, des politiques, des industriels. Cela ne sera que bénéfique. (TDG)

Créé: 10.11.2017, 07h23

Une plainte pénale après des fuites

Depuis son arrivée au Département fédéral de la défense en 2016, Guy Parmelin n’a pas été épargné par les affaires. Épinglé pour avoir stoppé le projet Bodluv (ndlr: système de défense sol-air), on lui a aussi reproché sa gestion de l’affaire du médecin-chef de l’armée, soupçonné d’infraction contre le patrimoine. L’homme a été suspendu avant d’être blanchi. À chaque fois, le Vaudois est accusé de surréagir, de «tirer trop vite». Il est désormais surnommé «Monsieur Schnellschuss» par les médias alémaniques.

«Les critiques font partie de la politique et lorsqu’on est à l’Exécutif, on doit l’accepter, réagit Guy Parmelin. Quand elles sont constructives, je les accepte volontiers. Mais j’ai beaucoup plus de peine quand elles sont biaisées.»

Il estime d’ailleurs avoir pris la bonne option sur Bodluv. «Cela se confirme encore maintenant. Les spécialistes me disent que nous avons bien fait de suspendre le projet pour avoir une vision globale de la défense aérienne. Bien sûr, c’est plus difficile d’échelonner les acquisitions dans le temps. Mais au moins, on est sûr d’investir à bon escient.»

Plus récemment, Guy Parmelin a dû réagir à une autre affaire. La presse a révélé que des collaborateurs de son département avaient participé à des tests de drones sur le plateau du Golan, un territoire annexé par Israël et que la Suisse ne reconnaît. Interrogé sur la façon dont une telle erreur a pu se produire, le Vaudois reconnaît un acte «regrettable».

«On aurait dû consulter le Département fédéral des affaires étrangères, ou au minimum notre ambassade là-bas. Mais personne n’y a pensé, à l’époque. Ces gens allaient assister à des essais depuis 2012, avant même que je n’entre en fonction. Et si on n’avait pas eu un nouveau collaborateur qui analyse la demande de voyage et pose des questions, on n’aurait rien découvert.» Guy Parmelin explique que, dès qu’il a eu connaissance de ce cas, il a pris les mesures nécessaires. «J’ai suspendu les visites sur place et j’ai informé la délégation de la sécurité au Conseil fédéral, pour trouver des solutions. Encore une fois, c’est regrettable, mais contrairement à ce qui a été affirmé, cela ne remet pas en cause notre neutralité.»
Et le ministre de la Défense d’expliquer que les essais vont se poursuivre, mais cette fois dans des zones internationalement reconnues.

Reste que cette affaire symptomatique d’une ambiance délétère, puisqu’elle a été révélée suite à une fuite. Le conseiller fédéral n’entend d’ailleurs pas laisser passer le cas sans réagir. «Une plainte pénale a été déposée pour trouver l’origine de cette indiscrétion», révèle-t-il. Sans diminuer la gravité de cette affaire, il précise toutefois que des fuites, il en existe dans tous les départements, rappelant qu’il y a plusieurs dizaines de personnes qui reçoivent des documents confidentiels du Conseil fédéral.

Chat échaudé craint l’eau froide, le ministre de la Défense a fait preuve d’une prudence de Sioux pour l’acquisition du nouveau système de défense aérienne. «Chaque fois que l’on a pris certaines précautions chez nous, notamment sur le dossier avion de combat, il n’y a jamais eu de fuite! J’ai totalement confiance dans mes collaborateurs. C’est au moment où le dossier est distribué plus largement, que les fuites s’organisent, et cela très rapidement.»

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