Les Romands dépensent deux fois plus que les Alémaniques

Jeux de loterieLe Röstigraben des jeux de hasard existe. Il est dû à la loterie électronique. Une situation qui inquiète les milieux de la prévention.

Les loteries électroniques remplacent depuis 2011 les

Les loteries électroniques remplacent depuis 2011 les "Tactilo" dans les bars et cafés.

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L’ampleur des chiffres donne le tournis. En 2016, les Romands ont misé plus d’un milliard et demi dans des jeux de loterie. Selon les statistiques publiées par l’Office fédéral de la justice (OFJ), cela représente un montant annuel de plus de 800 francs par personne. C’est énorme. C’est surtout quatre fois plus que les Alémaniques.

Les sociétés de loterie relativisent ces montants. Alors que l’OFJ se base sur le chiffre d’affaires de la Loterie Romande et son pendant alémanique Swisslos, celles-ci préfèrent parler du rendement brut des jeux – soit la différence entre les mises et les gains reversés. Ce qui permet de montrer ce que les Suisses dépensent réellement pour les jeux de loterie: 200 francs par année par Romand contre 100 par Alémanique. Là aussi, le résultat débouche sur un Röstigraben.

«Il y a une différence culturelle. Les Latins aiment et pratiquent davantage les jeux d’argent, réagit Jean-Luc Moner-Banet, directeur de la Loterie Romande. Le PMU, par exemple, a plus de succès de ce côté-ci de la Sarine que dans tout le reste du pays. Ces résultats sont aussi liés à notre politique. Notre offre est plus variée et diversifiée qu’en Suisse alémanique, et notre réseau de vente est plus étendu.»

Le son de cloche est peu ou prou le même chez Swisslos. Son porte-parole met toutefois en avant une différence de taille: les loteries électroniques. «En raison de l’interdiction dans de nombreux cantons, Swisslos y a renoncé, alors que ce système est exploité en Suisse romande.»

La loterie électronique, c’est ce qui remplace depuis 2011 les Tactilo. Les appareils se trouvent dans les bars et les cafés. Une véritable poule aux œufs d’or. À eux seuls, ils composent la moitié du chiffre d’affaires de la Loterie Romande (868 millions) et le quart du rendement brut des jeux (90 millions).

«Le dealer, c’est l’État»

Cette situation inquiète les milieux de la prévention. «Les loteries électroniques présentent un potentiel addictif important», relève Corine Kibora, porte-parole d’Addiction Suisse. Outre le taux de retour élevé, la rapidité des parties est aussi pointée du doigt. «Plus la probabilité de gagner est élevée, plus le joueur va tenter sa chance. C’est ce qui fait exploser le chiffre d’affaires, mais aussi la dangerosité», abonde Jean-Félix Savary, du Groupement romand d’étude des addictions (GREA). Cela revient à stimuler la consommation de gens en demande. «Certaines personnes exclues des casinos peuvent venir jouer dans les cafés sans véritable contrôle. Ici, le dealer, c’est l’État.»

Là où la Loterie Romande parle d’une offre plus diversifiée, les milieux de la prévention voient une offre plus agressive, au détriment des joueurs les plus addictifs. Une étude réalisée en France en 2014 par l’Observatoire des jeux montre en effet qu’une toute petite minorité de joueurs excessifs (1% à 2% de la population adulte) générerait en moyenne 40% des recettes totales des loteries, casinos et jeux en ligne.

«Il n’y a pas de relation linéaire entre l’étendue de l’offre et le nombre absolu de joueurs excessifs, qui semble relativement stable, explique Olivier Simon, médecin responsable du Centre du jeu excessif au CHUV, à Lausanne. En revanche, parce que les dépenses augmentent, les dommages sont démultipliés, ce qui se mesure par la perte de qualité de vie des joueurs mais aussi de leurs proches: on estime que, pour un joueur excessif, en moyenne dix personnes de l’entourage sont impactées financièrement.» En clair, les problèmes liés à l’addiction au jeu seraient plus importants de ce côté-ci de la Sarine. Si le conditionnel reste de mise, c’est que la recherche en la matière fait défaut. Selon les milieux de la prévention, 75'000 personnes ont un problème avec les jeux d’argent, dont 28'000 sont considérées comme dépendantes. La facture pour la société serait de 550 à 650 millions par an. «Mais il n’y a pas d’étude comparative entre joueurs de Suisse romande et de Suisse alémanique», regrette Corine Kibora.

Une image écornée

Cette vision n’est pas partagée par la Loterie Romande. «Les études scientifiques menées par les autorités démontrent que les problèmes d’addiction sont tout à fait semblables en Suisse romande et en Suisse alémanique», écrit la société. Elle rappelle avoir mis en place une large politique de lutte et de prévention contre le jeu excessif depuis une vingtaine d’années. «Avant même qu’une obligation légale soit faite.» Concernant les loteries électroniques, la Loterie Romande détaille les nombreuses mesures mises en place. Les dépositaires suivent notamment une formation pour reconnaître et orienter un joueur excessif. Les distributeurs doivent être disposés dans des endroits où ils peuvent être surveillés. Les horaires de vente sont limités (uniquement de 8 h à 23 h, fermé le dimanche). Des messages sont aussi affichés sur les écrans pour informer le joueur du temps passé et sur l’argent inséré.

Ces problèmes liés aux addictions écornent toutefois l’excellente image dont jouit la Loterie Romande. «Elle est considérée comme une vache sacrée. On oublie un peu vite que l’argent qu’elle redistribue la main sur le cœur provient de pauvres diables qui se ruinent chaque semaine», tacle Philippe Nantermod (PLR/VS), un des rares opposants de droite qui critique la nouvelle loi sur les jeux d’argent aussi bien en raison de la censure de sites étrangers que du peu de moyens alloués à la prévention.

Soutien sans enthousiasme

Reste que la coalition qui réunit les milieux de la prévention ne s’oppose pas à la loi soumise à votation le 10 juin. Une décision prise «sans enthousiasme», précise-t-elle. Bien que le texte soit clairement insuffisant en termes de lutte contre le jeu excessif, elle craint les dangers que représenterait une libéralisation plus grande encore du marché des jeux sur Internet, défendue par les référendaires. (TDG)

Créé: 27.04.2018, 08h35

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