Le Conseil fédéral biffe les deux tiers du rapport sur l’Agenda 2030

Développement durableLe gouvernement adopte une version raccourcie et surtout embellie du rapport initial. La société civile hurle, le PLR applaudit.

Chef du Département des affaires étrangères, Ignazio Cassis a fait caviarder un texte préparé par l’Administration fédérale trop «critique» et trop «à gauche» à ses yeux.

Chef du Département des affaires étrangères, Ignazio Cassis a fait caviarder un texte préparé par l’Administration fédérale trop «critique» et trop «à gauche» à ses yeux. Image: Anthony Anex/Keystone

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La coupe est massive et le ton a changé. Mercredi, le Conseil fédéral a adopté le rapport de la Suisse sur la mise en œuvre de l’Agenda 2030 pour le développement durable. Ce rapport, dont Didier Burkhalter avait fait l’une des cartes de visite diplomatiques du pays, doit être présenté à l’ONU à New York le mois prochain.

Comme le révélait «Le Matin Dimanche» dans sa dernière édition, le nouveau ministre Ignazio Cassis, jugeant le texte initialement préparé par l’Administration fédérale trop «critique» et trop «à gauche», l’a fait raboter et polir avec la bénédiction de Doris Leuthard, cosignataire du document.

Le rapport adopté par le gouvernement mercredi compte ainsi 26 pages, contre 79 pour la version précédente que nous nous sommes procurée. Mais il ne s’agit pas que d’un résumé. Des changements de fond apparaissent dans la version finale. Celle-ci a été «positivée» sur le bilan comme le souhaitait le ministre tessinois, tandis que l’ambition du Conseil fédéral pour mettre en œuvre l’Agenda 2030 pour le développement durable a été revue à la baisse.

En préambule du premier rapport, on pouvait ainsi lire ceci: «Le Conseil fédéral s’engage avec conviction sur les plans national et international pour que l’Agenda 2030 soit une histoire à succès. (…) Il faut maintenant passer des paroles aux actes.» Cette phrase est remplacée dans le texte adoubé par le gouvernement par cette autre sentence: «L’agenda 2030 est un cadre important pour la Suisse. Cependant, il n’est pas un cadre légal contraignant dans notre système fédéraliste, mais un moyen de formation de l’opinion politique.»

De même, là où la première version parlait de progrès substantiels à faire pour atteindre les 17 objectifs onusiens de l’Agenda 2030, la seconde se contente d’évoquer les défis qui se posent à la Suisse tout en soulignant ses réussites: il n’y a ni pauvreté extrême ni faim dans le pays. Pour le Conseil fédéral, le système éducatif est une réussite et l’agriculture un exemple de développement durable.

Les critiques adoucies

La description détaillée de l’état des lieux en Suisse en matière de développement durable a elle aussi été passée à la tronçonneuse. Un paragraphe entier disparaît notamment au chapitre de la production et de la consommation durables, l’un des objectifs de l’Agenda 2030. Le premier rapport s’alarmait fortement de l’empreinte écologique de la Suisse. «Rapportée à la population mondiale, cette empreinte n’est pas supportable pour la planète.» Et le texte élaboré par l’administration de souligner que «des efforts supplémentaires sont nécessaires», notamment par rapport au trafic aérien. Toutes ces critiques ont disparu de la nouvelle version.

«Cassis fait son boulot»

Le nouveau rapport fait aussi fi de l’avis de la société civile – ONG, économie et monde académique – ainsi que des cantons et des communes. Trois chapitres, qui rapportaient leurs points de vue, ont été biffés. Les cantons et communes demandaient d’être davantage impliqués dans la stratégie fédérale de développement durable. La société civile réclamait un cadre institutionnel et financier plus conséquent pour remplir les objectifs de l’Agenda 2030.

Une pluie de communiqués indignés a suivi mercredi la communication du Conseil fédéral. Une coalition de plus de 40 organisations annonce même la publication de son propre rapport sur le développement durable avec «des lunettes moins roses». Mais tous les participants à la consultation ne sont pas déçus: «Tous nos échanges avec l’administration ne disparaissent pas, même s’ils ne figurent pas dans le rapport final», estime l’un d’entre eux.

Le parti d’Ignazio Cassis, le PLR, salue le fait que son ministre ait «fait son boulot», selon les termes de Christian Lüscher (PLR/GE). Le vice-président du parti s’explique: «On a le sentiment que ça a pas mal ronronné aux Affaires étrangères ces vingt dernières années. Bien sûr, Ignazio Cassis bouscule des habitudes. Mais il ne fait qu’accomplir son mandat en mettant sa patte sur des rapports dont il est au final le premier auteur.»

Sur le fond, Christian Lüscher est convaincu que l’Agenda 2030 de l’ONU demeure une priorité pour la Suisse. «Nous restons premiers de classe en matière de développement durable. Mais de temps en temps, un excellent élève a le droit de ne pas faire ses devoirs le soir», conclut-il. (TDG)

Créé: 20.06.2018, 22h05

«Nous sommes déçus»

Interview d’Eva Schmassmann, responsable de la politique du développement chez Alliance Sud et présidente de la Plateforme Agenda 2030, qui regroupe 40 ONG.

Votre réaction à chaud?

Nous sommes extrêmement déçus. Le rapport dépeint une image très très rose de la Suisse. Il ne parle pas vraiment des défis qui demeurent dans le domaine de la pauvreté ou de l’écologie par exemple.

L’avis de la société civile a été évincé… Comment l’interprétez-vous?

C’est le signal d’un manque de confiance envers la société civile, qui s’est fortement engagée dans le processus.

Quelles sont pour vous les plus grosses lacunes de la politique suisse sur le développement durable?

Il y en a trois. Premièrement, il n’y a pas de responsabilité clairement définie pour la mise en œuvre de l’Agenda 2030. Deuxièmement, il faut mobiliser plus de ressources humaines et financières. Or le Conseil fédéral veut faire avec l’existant. Enfin, il faut plus de cohérence. On peut ainsi se demander si alléger les conditions d’exportations d’armes répond à des objectifs de développement durable.
Benjamin Keller

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