Comment les femmes ont reconquis le pouvoir

Conseil fédéralLes élections de Karin Keller-Sutter (PLR) et Viola Amherd (PDC) ne tombent pas du ciel. Dans les coulisses, des artisans de la reconquête des femmes racontent.

Image: Keystone

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L’émotion est contenue mais palpable. Pour la première fois, mercredi, deux femmes ont été élues le même jour au Conseil fédéral. Pour la première fois, une femme a été préférée à un homme sur un ticket mixte. Pour la première fois, le parlement a voté pour des femmes sans que la question du genre fasse débat. «C’est un pas vers la normalité», ont commenté en chœur les deux nouvelles ministres, Viola Amherd et Karin Keller-Sutter.

Mercredi, de gauche à droite de l’échiquier politique, les parlementaires fédérales savouraient ce moment. «C’est une journée parfaite! Et je dois dire que je suis fière d’y avoir participé», se réjouit Céline Amaudruz (GE), la vice-présidente de l’UDC. «Si vous faites le bilan de ces deux dernières années d’élections au Conseil fédéral, les femmes ont gagné sur tous les plans», lance Doris Fiala, la présidente des Femmes PLR.

L’électrochoc Isabelle Moret

Mais cette reconquête du pouvoir ne s’est pas faite en un jour. En 2010, elles étaient encore quatre femmes au gouvernement. «Tout le monde se gargarisait en disant: «On est des féministes», se souvient Ada Marra, la vice-présidente du Parti socialiste. Ben non, pas du tout!» Au PLR, le traumatisme de l’affaire Elisabeth Kopp, contrainte à un retrait prématuré en 1989, restait un champ pavé de mines.

Jusqu’à l’électrochoc de 2017. Au moment de remplacer Didier Burkhalter au Conseil fédéral, la faîtière des organisations féminines Alliance F lance un appel au PLR. «Nous leur avons dit que nous voulions des candidates! La section tessinoise en particulier ne nous a pas entendues. On s’est alors posé la question: les partis bourgeois sont-ils prêts à faire le pas?» raconte Maya Graf (BL/Les Verts), vice-présidente d’Alliance F. Finalement, c’est la section vaudoise qui entendra l’appel des femmes. La conseillère nationale Isabelle Moret (PLR/VD) se lance dans la course. Sa défaite sonne comme un avertissement.

«Les femmes ont dit: «C’est fini!» relate Doris Fiala. Et il ne s’agit pas d’être féministe, pour dire, maintenant, c’est le moment! Après la revendication du Tessin, il ne faisait aucun doute pour moi qu’à la prochaine vacance, il fallait élire une femme.» La dynamique se met en marche à ce moment-là. «Chaque élection a son histoire. Avec Ignazio Cassis, c’était l’heure d’un italophone. Cette fois-ci, la question féminine est venue très rapidement à l’ordre du jour», rappelle le conseiller aux États Raphaël Comte (PLR/NE).

La pression monte

Les Femmes PLR comme les Femmes PDC se mobilisent. Elles revendiquent très tôt un ticket 100% féminin à la prochaine vacance d’un des leurs au Conseil fédéral. La pression monte sur les partis. De leur côté, sans se coordonner, la Verte Maya Graf et le PLR Raphaël Comte demandent que la «représentation équitable des genres» au sein des autorités élues par l’Assemblée fédérale soit inscrite dans la Constitution. «On savait qu’avec le départ de Doris Leuthard, le risque existait qu’il n’y ait plus qu’une femme au Conseil fédéral. Il était nécessaire de faire pression sur le parlement pour que les 246 grands électeurs prennent leurs responsabilités», explique le Neuchâtelois. Sa démarche porte ses fruits. Son initiative parlementaire est adoptée par le Conseil des États. Elle devrait arriver sur la table du National lors de la prochaine session. Dans le même temps, Alliance F se charge de mobiliser la société civile avec des actions coups-de-poing.

«On doit y aller»

Le chemin politique était tracé. Encore fallait-il que des candidates se lancent, à l’annonce des démissions de Doris Leuthard et de Johann Schneider-Ammann. «Une candidature est un choix éminemment personnel. Votre vie change, rappelle la conseillère aux États Anne Seydoux (PDC/JU). Mais au sein du groupe PDC, on a vu que la tendance du moment, dans ce contexte de combat des femmes pour leur reconnaissance et leur respect, amenait davantage de femmes à se présenter que de collègues masculins.»

C’est peut-être ce qui a le plus changé en un an. Après le débat houleux sur la loi sur l’égalité salariale, après la tempête #MeToo, les femmes oseraient-elles plus? «Je pense qu’elles se disent que c’est un moment où on peut, on doit même y aller», analyse Anne Seydoux.

Le PDC finit ainsi par désigner un ticket 100% féminin, alors que son unique siège au gouvernement est occupé par une femme depuis 12 ans! Au PLR, le défi était de convaincre Karin Keller-Sutter de retourner dans l’arène après un échec mortifère en 2010. Doris Fiala: «Je suis très heureuse du chemin parcouru. Karin Keller-Sutter n’a jamais joué la carte «femme». Et il ne faut pas oublier Isabelle Moret. Dans un an, elle accédera à la présidence du Conseil national. Elle est aussi l’exemple d’une femme qui ose se lancer, dire oui, entrer dans la compétition. Même si à court terme, il y a un échec. À long terme, cela donne des résultats.»

Les candidates désignées, la question du genre ne s’est plus posée. «Non, c’est vrai. Et je tiens à relever qu’on dit souvent que l’UDC ne défend pas les femmes. Mais aujourd’hui, nous en élisons deux!» fait remarquer Céline Amaudruz.

Et maintenant, les élections

Les femmes sont heureuses. Mais pas dupes. «Ce n’est pas parce que vous élisez des femmes qu’elles vont obligatoirement s’engager pour l’égalité ou des positions plus sociales. Je pense notamment à Karin Keller-Sutter qui reste très à droite, affirme Ada Marra. Après, c’est bien pour l’exemplarité.» Céline Amaudruz espère que ce jour historique «permettra à encore davantage de femmes de s’engager en politique… Et que cela encouragera aussi des entreprises à nommer plus de femmes dans les conseils d’administration et à pratiquer l’égalité salariale.»

Pour Doris Fiala et les Femmes PLR, un nouveau front s’est déjà ouvert mercredi: faire élire des candidates au Conseil des États l’an prochain. Karin Keller-Sutter y était la seule femme libérale-radicale. Et sur les sept sénatrices actuellement en fonction, une seule se représente. (TDG)

Créé: 05.12.2018, 16h44

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