Alain Berset est prié d’agir sur le prix d’un anticancéreux

MédicamentsL’ONG Public Eye lui demande de casser le brevet d’un traitement qui coûte jusqu’à 100'000 francs par an et par patient.

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Un Suisse sur quatre est confronté à un cancer au cours de sa vie. Alors, face à l’envol des prix des traitements anticancéreux, Public Eye prend le taureau par les cornes. L’ONG interpelle directement le ministre de la Santé Alain Berset, dans une lettre ouverte qui lui parviendra ce jeudi et que nous avons pu consulter. Elle lui demande d’agir sur un cas précis: le Perjeta. Ce médicament contre le cancer du sein est l’un des produits phares de l’entreprise Roche. Il fait partie du traitement standard administré aux 1200 femmes en Suisse auxquelles on diagnostique chaque année un cancer du sein. Pourquoi viser ce produit? «Car avec cet anticancéreux, Roche bénéficie d’une position de monopole des plus avantageuses, et en fixe le prix exorbitant (60 000 francs pour une thérapie individuelle ou 100 000 francs pour une thérapie combinée) pratiquement comme bon lui semble», écrit Public Eye à Alain Berset. Elle ajoute: «Au cours de la seule année 2017, le Perjeta a rapporté au géant bâlois plus de 2 milliards de francs de chiffre d’affaires.»

Ouvrir le marché à des génériques

Pour agir, l’ONG fournit même au ministre socialiste un mode d’emploi clés en main: «Monsieur Berset, pour vous qui avez conscience du problème mais avez un emploi du temps très chargé, Public Eye s’est occupée du travail de préparation», note-t-elle avec malice. Elle a ainsi rédigé une requête que le conseiller fédéral est invité à adresser sans délai au Tribunal fédéral des brevets. Pourquoi cette instance? Selon Public Eye, il existe un moyen simple de contenir les coûts du traitement en question: demander une licence obligatoire pour le Perjeta.

Autrement dit, il s’agit de casser le brevet qui protège ce médicament et permettre ainsi la commercialisation de génériques, moins chers. Patrick Durisch, responsable santé auprès de Public Eye, explique: «Nous constatons des dérives dans l’exploitation des brevets. Dans le cas du Perjeta, il octroie un monopole à son détenteur et lui donne une puissance de feu dans la fixation des prix des médicaments. Et l’entreprise n’est même pas tenue de dévoiler ses coûts de recherche et de développement qui justifieraient les prix pratiqués.»

Démarche injustifiée selon la pharma

C’est l’un des arguments phares d’Interpharma, qui s’oppose au recours à la licence obligatoire. La faîtière souligne que, chaque année, 7 milliards de francs sont investis par l’industrie pharmaceutique suisse dans la recherche et le développement de nouveaux médicaments.

Le fait pour les nouveaux produits d’être protégés par un brevet est en quelque sorte une contrepartie à ces dépenses. Selon un porte-parole de Roche cité par l’ATS, «des licences obligatoires seraient injustifiées». L’entreprise, comme sa faîtière, fait aussi valoir l’absence de base légale pour casser les brevets. Une position reprise jusqu’ici par l’Office fédéral de la santé publique.

Faux! tacle Public Eye. L’ONG a fait réaliser une analyse juridique par une experte qu’elle a transmise jeudi dans son courrier à Alain Berset. Il n’y a selon elle aucun obstacle légal à une licence obligatoire dans le cas du Perjeta: la question est purement politique.

C’est une pierre dans le jardin du ministre socialiste. Lancée en amont de cette démarche, la campagne de Public Eye «pour des médicaments abordables» a reçu, par le biais d’une pétition, le soutien de 33 000 personnes. L’ONG peut aussi compter sur l’appui de la Ligue suisse contre le cancer et d’une alliée de poids: l’ancienne conseillère fédérale en charge de la Santé Ruth Dreifuss. «L’État a le droit de décider quand une licence obligatoire doit être établie», déclarait la Genevoise en mai lors d’une conférence de presse à ce sujet.

La généralisation des traitements à 100'000 francs

Le dépôt d’une telle requête serait une première en Suisse. Longtemps, l’instrument de la licence obligatoire a été actionné par des pays en voie de développement soucieux de garantir l’accès de certains traitements à leur population. Mais les temps changent. «Tant que les prix des médicaments anticancéreux restaient raisonnables, disons entre 5000 et 20 000 francs par an, la question ne se posait pas tellement. Mais dès lors que les traitements sont régulièrement facturés autour des 100 000 francs par patient et par an, voire au-delà, tous à charge de la LAMal, cela pose problème», estime Patrick Durisch. Pour lui, le dilemme est clair: «Veut-on continuer d’avoir une assurance solidaire qui couvre tout quelle que soit la situation financière de la personne ou sera-t-on obligé de rationner les soins? Pour des maladies mortelles comme le cancer, la question ne se pose pas: il faut dès lors lutter contre les prix excessifs des médicaments pour garantir la pérennité de la LAMal. Le Perjeta en est un bon exemple.»

Public Eye n’a pas encore eu l’occasion de confronter son point de vue à celui d’Alain Berset. Le ministre socialiste a lui-même fait de la baisse du prix des médicaments l’un de ses chevaux de bataille. Son dernier projet d’économies ne vise cela dit que les produits non brevetés qui représentent 1,5 milliard de francs sur les 7 milliards que pèsent les médicaments sur l’assurance de base. Une source interne à l’administration note qu’Alain Berset ne peut pas décider seul et que le compromis politique actuel est solide: «Il s’agit, en protégeant les brevets, de donner un incitatif à la recherche et au développement. La prise de risque est réelle. La preuve: Roche a annoncé mercredi l’arrêt du développement d’un nouveau médicament contre la maladie d’Alzheimer, même après avoir investi beaucoup. Mais pour le consommateur, tout ce qui peut faire pression pour réajuster ce compromis est bon.»

(TDG)

Créé: 31.01.2019, 17h36

La nébuleuse fixation des prix

L’émission «Rundschau» de la Télévision alémanique a jeté mercredi soir une lumière froide sur les rapports entre la pharma et la Berne fédérale. Grâce à la loi sur la transparence, nos confrères ont obtenu la longue correspondance entre Roche et l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) pour aboutir à la fixation du prix du médicament anticancéreux Perjeta.

Les discussions commencent en 2012. Roche veut 3950 francs par unité de Perjeta. L’OFSP rétorque que le prix du médicament, s’il veut être remboursé par l’assurance de base, devrait être de 1850 francs. Roche propose alors de maintenir le prix à 3950 francs tout en proposant un substantiel rabais en Suisse. Quelques semaines plus tard, l’OFSP autorise le Perjeta pour un an, au prix de 3450 francs l’unité. Le vice-directeur de l’office, Thomas Christen, parle néanmoins d’un succès: la thérapie combinée Perjeta-Herceptin était ainsi meilleur marché en Suisse qu’à l’étranger.

L’ONG Public Eye s’étrangle, quant à elle, face au manque de transparence de la procédure. Elle s’étonne qu’à aucun moment les entreprises ne sont tenues de dévoiler les coûts de recherche et de développement qui justifieraient les prix demandés. Roche affirme pour sa part que «le prix de nos médicaments reflète le bénéfice qu’ils amènent aux patients et à la société».

Dans le cas de cancers du sein au stade avancés, le Perjeta, combiné avec l’Herceptin, permet de prolonger jusqu’à 5 ans l’espérance de vie, poursuit l’entreprise.

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