En 1995, la police zurichoise évacue les toxicomanes du Letten

J'y étaisRuth Dreifuss se souvient, émue, de la misère observée lors de sa visite de la «scène ouverte» de la drogue.

Ruth Dreifuss, alors conseillère fédérale, s’est rendue au Letten, peu avant sa fermeture. «J’ai eu l’impression de voyager en enfer», affirme-t-elle.

Ruth Dreifuss, alors conseillère fédérale, s’est rendue au Letten, peu avant sa fermeture. «J’ai eu l’impression de voyager en enfer», affirme-t-elle. Image: Magali Girardin

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Les images de centaines de toxicomanes errant autour de l’ancienne gare désaffectée du Letten, à Zurich, et se shootant à la vue de tous restent encore inscrites dans les mémoires. La plus grande «scène ouverte» de la drogue du monde, où se rendaient jusqu’à 4000 dépendants par jour, a été évacuée par la police il y a vingt ans déjà, à la mi-février 1995.

Le Letten demeure cependant un symbole des ravages causés par l’héroïne. Il a aussi marqué un tournant de la politique suisse sur la toxicomanie, comme le rappelle Ruth Dreifuss, ancienne conseillère fédérale, notamment en charge de la santé publique.

«J’avais déjà visité plusieurs scènes ouvertes auparavant, à Berne et à Zurich, affirme la femme politique socialiste. Mais quand je me suis rendue au Letten, peu avant sa fermeture, j’ai eu l’impression de voyager en enfer. Nous étions face à une telle promiscuité! Tous ces hommes et ces femmes, cherchant désespérément une dose, s’injectant à même le sol, côte à côte, et s’adonnant parfois à la prostitution, c’était choquant. J’étais accompagnée par un inspecteur de police ce jour-là. Et je me souviens qu’il avait lui aussi les larmes aux yeux.»

Dans les années 80 et 90 en effet, les autorités tentent toutes les mesures possibles et imaginables pour combattre le fléau des drogues dures, de la répression la plus ferme à la distribution médicalisée de stupéfiants et de produits de substitutions.

Les scènes ouvertes

Elles créent aussi les «scènes ouvertes». Dans un premier temps, comme à la Platzspitz de Zurich, pour débarrasser certains quartiers d’habitation de la présence du marché noir. Puis ensuite, pour permettre au personnel de santé et aux travailleurs sociaux d’avoir accès à des personnes qui jusque-là s’injectaient cachées dans des caves, des maisons abandonnées ou au fond des parcs, avec tous les risques sanitaires inhérents.

«Seulement, les toxicomanes ont progressivement été repoussés dans des périmètres de plus en plus restreints, explique Ruth Dreifuss. La situation est devenue totalement ingérable. Ces personnes se sont retrouvées livrées aux trafiquants, qui devenaient de plus en plus violents.»

Les scènes ouvertes posent également de nombreux problèmes au voisinage. «On retrouvait des seringues usagées dans les bacs à sable. Les dealers cachaient un peu partout leurs marchandises. La petite criminalité liée à la drogue créait un terrible sentiment d’insécurité. Un malaise profond s’est installé dans la société.»

Politique pragmatique payante

C’est d’ailleurs la mobilisation des habitants du quartier du Letten qui oblige la Municipalité de Zurich à agir. Des milliers de familles, souvent étrangères dans ce quartier ouvrier, réclament à cor et à cri l’arrêt de l’expérience, qui rend leur quotidien invivable. Suite à de nombreuses manifestations massives, elles sont finalement entendues.

«La Confédération a alors décidé de changer de politique, explique Ruth Dreifuss. Mais il n’était pas question non plus de rejeter une nouvelle fois ces personnes dans la clandestinité. Nous devions mettre fin aux scènes ouvertes, tout en prenant en charge les toxicomanes, leur offrir une attention et un traitement décent. C’était d’autant plus important qu’à l’époque le sida causait des ravages chez les usagers de drogues dures, qui se transmettaient le virus en partageant leurs seringues.»

L’accès aux personnes dépendantes reste en effet essentiel aux yeux des autorités sanitaires, afin de tenter de stabiliser leur état et les réintégrer dans la société. Les centres d’accueil et les locaux d’injections où les toxicomanes peuvent se shooter sous la surveillance de personnel médical sont alors multipliés, mais délocalisés.

La Suisse peaufine de cette manière sa politique, pragmatique, des «quatre piliers»: prévention, répression, traitement et protection de la santé et de la vie des consommateurs et de leur entourage. «Le Letten a donné une visibilité à la problématique de la drogue. L’opinion publique a pris conscience de l’importance de trouver de vraies solutions. Nous avons ainsi agi avec un certain soutien populaire», assure Ruth Dreifuss.

Pour l’ancienne conseillère fédérale, cette politique a apporté des résultats concrets. «Aujourd’hui, les questions de santé publique liées à la drogue sont largement maîtrisées et donnent lieu à une importante prise en charge. On observe désormais chez les usagers un taux de contamination au VIH/sida comparable à celui du reste de la population. Et 70-80% des toxico-dépendants sont en traitement.»

Créé: 20.02.2015, 20h52

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