Le parlement fédéral réfléchit à la création d’une «Lex Béglé»

Affaire «Claude Béglé»Après les tweets «nord-coréens» du Vaudois, les Chambres veulent davantage réglementer les voyages des élus.

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Lâché lundi par le PDC Vaud, qui s’est officiellement distancié des tweets élogieux à l’endroit du régime de Kim Jong-un émanant de l’ex-patron de La Poste, le conseiller national Claude Béglé persiste et signe. Dans une prise de position publiée simultanément ce mardi sur ses comptes Facebook et Twitter, l’élu de 69 ans a justifié sur plus de deux pages A4 le motif de ses dix jours de voyage en Corée du Nord. «Une visite privée d’un parlementaire fédéral», dont l’organisation «a été assurée par les instances dirigeantes» du pays, et dont les «commentaires» n’engagent «évidemment» que lui.

Dans une liste de sept points qui l’ont «frappé», le Vaudois cite l’éducation: «Un peu partout, je suis tombé sur des centres de formation continue à distance, et cela à tous les niveaux. Les professeurs, chercheurs et autres intellectuels sont très respectés.» Le «goût du travail bien fait», ensuite: «Tout le monde est à l’œuvre […] le pays est parvenu à subvenir à peu près seul à ses besoins, en dépit des sanctions.» Si bien que le régime ne pourrait pas être qualifié de sous-développé: «La situation est loin d’être désespérée, y compris en milieu rural: les gens ne vivent pas si mal que ça.»

«La vie quotidienne de Monsieur et Madame Tout-le-monde me semble empreinte d’une certaine normalité: ils sont plus décontractés que je ne l’avais imaginé, aiment boire des bières dans des estaminets enfumés, s’amuser…», ira-t-il jusqu’à affirmer.

Des élus critiques

Jusqu’ici sur la réserve, les élus fédéraux se sont montrés plus diserts suite à la dernière communication du démocrate-chrétien. Gerhard Pfister, président du PDC suisse, est désormais critique: «Claude Béglé s’est fait avoir par la propagande nord-coréenne. Le parti, comme moi, a une conception entièrement différente de la situation en Corée du Nord.» Le Zougois a visité le pays en 2008. «Je parlerai à Claude Béglé lorsqu’il sera de retour», précise-t-il.

Dépassant la politique interne du PDC, le voyage du Vaudois pose un problème fondamental: les parlementaires sont souvent reçus comme des représentants officiels de la Suisse lorsqu’ils se déplacent à l’étranger, bien qu’ils n’aient aucun mandat de ce type. Même s’ils déclarent, comme Claude Béglé, voyager à titre privé. Certains jouent sur cette ambiguïté: bien qu’ils paient les frais de leur poche, ils sont flattés d’être traités comme des dignitaires et apprécient les privilèges qui y sont liés.

Le conseiller national Roland Büchel (UDC/SG) met en garde: «Les visites d’un membre du parlement sont souvent utilisées par l’autre bord pour sa propagande.» Ce sont surtout les intergroupes parlementaires qui posent problème. Dans bien des pays, ces coteries ont un caractère officiel, alors que dans le système de milice fédéral, il s’agit de réseautage informel peu réglementé.

Rappels: en 2012, une telle troupe avait visité, sur invitation de l’Arménie, le territoire contesté du Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan n’avait pas manqué de protester. En 2016, la présence du groupe parlementaire Suisse-Israël – dont Ignazio Cassis faisait partie – dans les territoires occupés illégalement au regard du droit international, avait soulevé une controverse. Le fait qu’ici, un membre du parlement ne représente que son avis personnel et pas l’opinion officielle «n’est que difficilement compréhensible dans d’autres pays», explique Roland Büchel.

Des règles plus strictes

Dorénavant, les bureaux réunis du National et des États, veulent imposer des règles plus sévères, une «Lex Béglé» comme la surnomme Büchel. Il a préparé des propositions avec ses collègues Edith Graf-Litscher (PS/TH) et Isabelle Moret (PLR/VD). La manœuvre a été déclenchée par Béglé: l’an dernier, le Vaudois avait fondé d’un coup sept nouveaux intergroupes parlementaires. Il s’agissait de traiter d’aide humanitaire et d’ONU avec des pays d’Asie le long de la route de la soie jusqu’au Pacifique. Béglé avait nommé des coprésidents et des membres qui n’en savaient rien. Aujourd’hui, il est partout seul aux commandes comme président, alors qu’il devrait y avoir une coprésidence interpartis. Pareils groupements de circonstance ne devraient plus voir le jour. Au début de la législature, de nouvelles règles devraient entrer en vigueur dès la session d’hiver. Formellement, les bureaux des deux Conseils prendront la décision lors de leur prochaine séance. Les 157 intergroupes existants devront fournir une déclaration d’appartenance de leurs membres. Les listes de membres seront publiées. Et les groupes inactifs seront radiés.

Un guide précisera que les voyages des intergroupes sont d’ordre privé et que la communication à ce propos doit être claire.

Reste à savoir si cela suffira à calmer les ardeurs de Béglé. Carlo Sommaruga (PS/GE) ose l’espérer: «On parle ici de tourisme à titre privé, que l’on dissimule derrière le statut de parlementaire.» Le Genevois estime que son collègue député a «un gros problème: il n’a guère compris son rôle de parlementaire».

Créé: 23.07.2019, 22h45

«Mon mari a commis une gaffe, c’est évident»

Juste avant de publier sa troublante prise de position sur les réseaux sociaux, hier après-midi, Claude Béglé l’a d’abord transmise à son épouse. Pour solde de toute réponse aux multiples messages d’inquiétude que la Vaudoise lui avait adressés depuis les fameux tweets «pro Corée du Nord» de samedi. «À mon avis les messages entrants sont bloqués depuis Pyongyang; seules les communications écrites sortantes doivent être autorisées. Ce n’est pas possible autrement», lâche Mme Béglé. Tout en précisant que le conseiller national l’avait prévenue qu’il serait très vraisemblablement injoignable téléphoniquement lors de son séjour au pays de Kim Jong-un, prévu jusqu’à ce vendredi. Pour un retour cependant prévu lundi prochain. Un «débriefing» avec une délégation chinoise serait encore au programme ce week-end, pour un périple en solo à travers l’Asie d’un total de trois semaines.

«Mon mari est un libre penseur: il me disait qu’il voulait aller voir de ses propres yeux ce dont tout le monde parle au sujet de la Corée du Nord», poursuit l’épouse du sexagénaire. «Dans son esprit tellement rêveur, peut-être qu’il s’est dit qu’il sera possible à terme de négocier avec Pyongyang. La seule chose dont je suis sûre, c’est qu’il ne va jamais célébrer ce régime inhumain: c’est un démocrate, toujours dans un esprit de paix et d’ouverture!» Et de qualifier ses tweets initiaux de «gaffe»: «C’est évident. Ça m’a aussi étonné qu’il ait parlé du bon côté du socialisme. Alors qu’on sait tous que c’est une dictature; lui, le premier.»

La Vaudoise ne nie en revanche pas le côté frondeur et franc du collier du démocrate-chrétien. «Je le connais depuis vingt-cinq ans: il dit ce qu’il voit et ce qu’il pense, et il aime les risques, c’est tout à fait lui: on ne va pas le changer.» Et de rappeler un «colloque avec les FARC» en Colombie auquel Claude Béglé avait participé sous l’égide du Département fédéral des affaires étrangères, dans le cadre d’une mission d’observation du processus de désarmement. Ou encore au Niger trois mois plus tard, où le conseiller national disait avoir rencontré des terroristes repentis de la secte islamiste Boko Haram, aux côtés d’une délégation de la Direction du développement et de la coopération (DDC).

Benjamin Pillard

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