Le Pacte sur les migrations refroidit de plus en plus de pays

AccordDès aujourd’hui, le monde se réunit à Marrakech pour acter le Pacte sur les migrations. La Suisse n’en sera pas. Interviews croisées.

Image: Keystone

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Le Pacte des migrations agite la Suisse depuis plusieurs semaines. Alors que notre pays a facilité les négociations de cet accord, non contraignant mais devenu controversé au parlement, notre délégation ne se rendra pas au Maroc. Au total, presque tous les pays avaient soutenu le pacte lors de son approbation par l’Assemblée générale de l’ONU en juillet dernier, y compris la Suisse. Ledit pacte porte sur de nombreuses questions comme la facilitation du retour des travailleurs migrants chez eux. Il rappelle aussi les obligations en termes de droits de l’homme et de lutte contre les discriminations et la xénophobie. Il établit un cadre pour les pays d’origine, de transit, de destination et de retour. En résumé, il vise à renforcer «la coopération relative aux migrations internationales sous tous leurs aspects».

Emballement politique

La sensibilité au sujet a poussé plusieurs pays dans le monde (lire l’encadré) à renier leurs engagements en faveur de ce texte pourtant «juridiquement non contraignant». Dans son évaluation, le Conseil fédéral avait considéré pouvoir s’associer au pacte avec une réserve qui n’empêchait pas de soutenir l’accord étant donné que chaque État pouvait choisir les mesures qu’il veut utiliser pour atteindre les objectifs. Aux Chambres fédérales, l’UDC a contesté les conclusions du gouvernement. Cette opposition a été portée sur le terrain parlementaire. La discussion s’est emballée. Plusieurs commissions se sont prononcées contre le Conseil fédéral, qui a fini par revoir sa position et reporter son soutien, face à la volonté du parlement. Et cela même si le gouvernement reste convaincu que le pacte «correspond aux intérêts de la Suisse» puisqu’il cherche à rendre les migrations «sûres» et «ordonnées» ainsi qu’à lutter contre la migration irrégulière. Certains parlementaires estiment qu’à terme l’accord pourrait basculer dans le droit coutumier légal.


Interviews croisées

«La seule voie possible»

Carlo Sommaruga, Conseiller national (PS/GE)

Pourquoi vous excitez-vous sur ce pacte qui n’a pas force de loi?
Nombre de problèmes internationaux ne peuvent être réglés que par l’ensemble de la communauté des États. Comme la problématique du développement ou du climat. Pour la première fois, la communauté internationale pose un cadre pour traiter des questions de migration. C’est la seule voie possible.

Le pacte voit la migration de façon uniquement positive et occulte les aspects négatifs. N’est-ce pas naïf?
Les migrations ont toujours existé. L’idée est de donner un cadre et une identité aux migrants, pour qu’ils existent dans le pays d’origine comme d’accueil. Le pacte maintient et garantit la souveraineté nationale. Les aspects négatifs de la migration peuvent donc être réglés au niveau national. Mais il est vrai que la migration a des effets extrêmement positifs pour les pays du Sud. Il y a un flux financier important vers ces pays d’émigration, bien plus important que l’aide publique au développement. Et chez nous, l’immigration fournit de la main-d’œuvre et des cerveaux extrêmement bénéfiques à la prospérité suisse.

Le pacte demande de créer des systèmes nationaux de protection sociale non discriminatoire. Cela va coûter une fortune pour les pays d’accueil.
Rappelons que le pacte vise à canaliser l’immigration dans un cadre légal. Concernant la protection sociale, cela s’adresse avant tout à des États comme le Koweït ou les pays du Golfe qui marginalisent les migrants. Ce n’est pas le cas de la Suisse. Les migrants y sont déjà traités comme les résidents.

Si la Suisse refuse le pacte, cela a-t-il vraiment un impact?
Cela met en cause la crédibilité et l’engagement de notre pays sur la scène internationale. Et c’est un problème à terme pour la Genève internationale car cela montre que la Suisse se retire de la dynamique multilatérale pour le règlement des problèmes mondiaux. Par ailleurs, à court terme, des pays africains, avec qui la Suisse veut passer des accords migratoires, pourraient nous opposer une fin de non-recevoir.

Le migrant est un ami?
Le migrant est avant tout un être humain comme vous et moi. Il a droit au respect de ses droits fondamentaux dans son pays d’origine, de transit et d’accueil.


«Pas le bon moyen»

Yves Nidegger, Conseiller national (UDC/GE)

Pourquoi vous excitez-vous sur ce pacte qui n’a pas force de loi?
C’est faux. Techniquement il est certes non contraignant. Mais la Suisse, qui veut toujours jouer au bon élève, s’engagerait politiquement à le respecter. D’autant plus que notre pays a travaillé avec le Mexique pour transformer une déclaration générale en 2016 en un texte juridique.

Le pacte s’attaque aux passeurs et veut protéger les migrants qui risquent leur vie. Comment pouvez-vous être contre?
Personne ne peut s’opposer à lutter contre les passeurs et éviter que des gens meurent dans leur traversée. Mais ce n’est pas le bon moyen d’y arriver. C’est comme pour la légalisation de l’héroïne. Cela évite le trafic mais augmente la consommation. Si les États renoncent à défendre leurs frontières, légalisent la migration illégale pour des motifs humanitaires, c’est la fin du droit international tel qu’on le connaît. On va créer un appel d’air énorme.

La Suisse refuserait le pacte alors qu’elle a sué sang et eau pour le mettre sur pied. On se tire une balle dans le pied et notamment dans celui de la Genève internationale, non?
Il aurait fallu y réfléchir avant. C’était assez idiot du Département des affaires étrangères d’avoir lâché ses fins négociateurs sur cette question avant d’avoir interrogé la Commission des affaires extérieures qui a une compétence dans le système suisse. Nous ne sommes pas en France, où la compétence internationale relève du président et de lui seul. À la décharge de Cassis, c’est son prédécesseur Burkhalter qui a pris la décision et montré qu’il ne réfléchissait pas beaucoup. C’est un rôle naturel pour la Suisse de jouer les médiateurs sur le plan international.

Pourquoi devrait-elle demander l’aval du parlement?
Médiateur et facilitateur entre des États qui ont des problèmes, très bien. Mais s’exposer soi-même parce que nous sommes une cible privilégiée de la migration, c’est une décision politique. La migration est la question la plus chaude de notre continent. Ne pas prendre l’avis du parlement, faire fi de l’avis de la population, c’est un suicide politique.

Le migrant, c’est l’ennemi?
Le migrant illégal, oui. C’est l’ennemi de l’ordre international.

Créé: 10.12.2018, 13h45

En Europe

Sous l’influence de l’extrême droite, des reculades à gogo

Le 13 juillet 2018, 192 États membres des Nations Unies, soit tous sauf les États-Unis de Donald Trump, entérinaient l’idée d’un «pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulée», un pacte non contraignant mais au signal politique fort. Le pas était alors qualifié par ses facilitateurs, dont l’ambassadeur suisse à l’ONU Jürg Lauber, d’«historique». L’Union européenne se félicitait, elle aussi, assurant qu’elle avait parlé d’«une seule voix».

Or à l’heure d’adopter formellement le pacte à Marrakech, l’affaire a pris une tout autre tournure. Car en Europe, le texte sert de parfait carburant aux formations d’extrême droite, qui attendent avec impatience les élections européennes de mai prochain. Sans surprise, un bloc de pays de l’Est a rapidement fait savoir qu’il ne signerait jamais un tel document. En tête du peloton du rejet, la Hongrie de Viktor Orbán, bientôt suivie par la Bulgarie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, l’Estonie. Idem pour l’Autriche et l’Italie, deux pays dirigés par des formations anti-immigration. Comble de l’ironie, la Suisse, qui a joué les facilitateurs du projet durant deux ans, a donc décidé «de remettre sa décision à plus tard», ce qui lui a valu des critiques à peine voilées de la haut-commissaire aux droits de l’homme, Michelle Bachelet.

En Belgique, les résistances du parti nationaliste flamand N-VA ont fait voler en éclats la coalition au pouvoir. Aux Pays-Bas, le premier ministre, Mark Rutte, mis sous pression par l’extrême droite, a dû se résoudre à faire analyser en détail le texte pour démontrer son caractère non contraignant. En France, dans le climat d’insurrection entretenu par les «gilets jaunes», les théories du complot fleurissent à tout-va: «Le pacte de Marrakech? Ce n’est rien d’autre qu’un coup fomenté par Emmanuel Macron pour que l’ONU mette le pays sous tutelle», entend-on ici et là sur les réseaux sociaux. En Allemagne, le texte a été au centre des enjeux autour de l’élection du successeur d’Angela Merkel à la tête de la CDU. Cathy Macherel

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