Une opération XXL pour soigner les dents de l'ourse Amelia

AnimauxCe lundi à Arosa, une dizaine de soignants étaient au chevet du plantigrade qui a aussi été stérilisé. Reportage.

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Amelia est couchée, la gueule grande ouverte et la langue qui pend sur le côté. Les chirurgiens en chemise verte qui s’affairent autour d’elle, le son des bips et celui de la fraise des dentistes complètent le tableau. Cet hôpital de campagne est installé sur les hauts d’Arosa, dans le refuge Terre des Ours, à plus de 2000 mètres d’altitude. L’odeur particulière qui règne dans ces locaux ne laisse place à aucun doute: la patiente est une ourse, qui a été recueillie en Suisse après avoir été détenue dans de mauvaises conditions en Albanie (lire encadré).

Tout commence un peu après 8 heures ce lundi matin. Amelia tourne en rond dans l’enclos où elle a passé la nuit. Habituellement, les portes sont ouvertes et la femelle d’une centaine de kilos peut aller et venir comme elle veut. Mais aujourd’hui, elle est enfermée, ce qui semble la rendre nerveuse. Peut-être le serait-elle encore davantage si elle savait ce qui l’attend: dans quelques minutes, elle va être endormie afin de soigner ses dents et d’enlever ses ovaires.

Un soignant l’appâte avec de la nourriture, un autre tire la flèche qui va l’envoyer dans les bras de Morphée. «Eins, zwei, drei», six soignants la soulèvent dans une bâche pour la transporter sur la table protégée avec une couverture isothermique. Ici, tout est en version XXL. Les tubes qui vont entrer dans la bouche du plantigrade mesurent 17 millimètres de diamètre, contre 7 à 8 pour ceux destinés aux humains. Les dents d’un ours sont surtout cinq à dix fois plus grandes que les nôtres, précise un dentiste. «Et il faut beaucoup de force pour les enlever», assure-t-il.

Trois dents cassées

Une dizaine de soignants s’activent autour de la star endormie. Voir un ours de si près, c’est impressionnant. Mais pas le temps pour les frissons! La radiographie révèle deux canines et une incisive cassées, avec les nerfs exposés. Il faut les retirer. «Dans la nature, elles seraient importantes pour attaquer les proies. Mais en captivité, les ours ont surtout besoin des molaires et des prémolaires pour manger», précise le dentiste Matthias Seewald. Il estime que les dents sont abîmées depuis cinq ans. «Elle a eu des douleurs durant tout ce temps, mais maintenant ce sera bon.» Cet expert est venu pour l’occasion d’Innsbruck, en Autriche. S’il soigne habituellement les quenottes de chats et de chiens, il a déjà 20 opérations d’ours à son actif… Et va partir prochainement à Stuttgart pour s’occuper d’un tigre.

Mais revenons à Amelia. En même temps que les soins à ses dents, le plantigrade est stérilisé. Les équipes travaillent simultanément pour limiter la durée de l’anesthésie. Une opération somme toute classique, avec son lot de moniteurs, de pinces, de compresses ensanglantées, de bruits, de fils pour la suture, un appareil pour mesurer la tension qui dépasse d’une patte et un fil branché à la langue pour contrôler le pouls… On en oublierait presque qui est la patiente, jusqu’à ce qu’une assistante apporte une touffe de poils drus. Eh oui, l’ourse a dû être rasée avant l’incision! L’intervention d’Amelia dure près de deux heures. À l’origine, son congénère Meimo devait lui aussi passer sur le billard. Le but était de terminer des soins dentaires effectués au printemps. Mais l’ours a-t-il peur du dentiste? Ou s’est-il trop bien habitué à la vie en semi-liberté dans son parc de 28 000 m2? Toujours est-il que les soigneurs ont eu beau tenter de l’attirer avec un sifflet puis de la nourriture, Meimo n’a pas pointé le bout de son museau. Pas de narcose pour lui, donc. Les soigneurs reviendront. Comme ils sont sur place, ils en profitent toutefois pour traiter rapidement Napa, qui a été blessé à la bouche.

Retour au monde réel

Pendant ce temps, Amelia retrouve son enclos. Elle entrouvre les yeux. Une soignante frotte son visage, dans un geste attendrissant. «Elle respire déjà spontanément», commente avec satisfaction l’anesthésiste. La suite, on la suit grâce à une vidéo installée au-dessus de sa couche. Une demi-heure plus tard, elle tourne la tête, bouge légèrement, se recouche, encore un peu groggy. Les fils vont tomber d’eux-mêmes. Elle n’aura donc pas besoin d’une autre intervention, et dans trois semaines elle sera remise totalement.

Créé: 20.08.2019, 07h16

«Ils ont abîmé leurs dents en rongeant les grillages»


Hans Schmid, directeur scientifique d’Arosa Terre des Ours


«Amelia» était-elle en bonne santé quand elle est arrivée dans votre parc?
Nous partons du principe que oui, notamment parce que son poids était normal.

Les vétérinaires accordent une attention particulière à ses dents, pourquoi?
Les conditions d’élevage des ours que nous accueillons ici étaient inadaptées, ce qui entraîne des problèmes de comportement. Comme ils s’ennuyaient dans leurs petites cages, ils rongeaient les grillages. Cela a abîmé leurs dents. Ils mangeaient aussi probablement trop de fruits et donc trop de sucre.

Pourquoi faut-il stériliser ces ours?
C’est la stratégie de la Fondation Quatre Pattes, qui est l’un des partenaires de ce parc. Le but est de ne pas avoir de descendance pour garder les places à disposition des ours maltraités. Nous ne voulons pas non plus qu’Amelia attire les animaux sauvages de la région.

Psychologiquement, vos protégés ont-ils des difficultés?
C’est le gros problème, ils sont traumatisés. On les voit par exemple marcher de long en large, comme ils le faisaient dans leur cage. Notre but est de les aider à retrouver leurs instincts, ce qui prendra des années. Pour y parvenir, nous essayons de leur donner des conditions de vie les plus naturelles possible. Par exemple, on cache leur nourriture car les ours sauvages consacrent la grande majorité de leur temps à chercher à manger. Et nous constatons que leurs actions répétitives diminuent.

Votre fondation pourrait accueillir encore deux ours. Avez-vous des projets dans ce sens?
Nous faisons des recherches pour trouver ces animaux. Des discussions ont aussi lieu avec les autorités des pays où ils vivent. Mais nous ne savons pas quels animaux vont venir. Ces processus prennent du temps: pour Napa, nous avons par exemple dû attendre sept ans avant de l’accueillir.

«Amelia»

Année de naissance: 2006. D’après son ancien gardien, elle est née dans la nature. Une hypothèse est qu’elle est la sœur de Meimo, qui est lui aussi à Arosa. Leur mère pourrait avoir été tuée par des braconniers.

Type: ours brun

Poids: 96 kilos. À titre de comparaison, Meimo pèse 193 kilos. Ce poids varie fortement selon la saison.

Origine: avec Meimo, Amelia était détenue dans un minizoo privé du nord de l’Albanie. Il semble que le gardien les y a emmenés parce qu’ils étaient âgés de quelques mois et ne pouvaient pas vivre par leurs propres moyens. Ils ont été élevés ensemble dans une cage métallique d’à peine 60 m2. Ils étaient exhibés aux clients d’un restaurant comme attraction.

Arrivée à Arosa: le minizoo a fermé fin janvier 2019. Amelia et Meimo ont alors été remis à la Fondation Quatre Pattes, puis transférés à Arosa Terre des Ours en février dernier.

Alimentation: les quantités varient suivant la saison. En automne, les ours peuvent recevoir 10-15 kilos de fruits et légumes par jour, 2-3 kilos de pain et jusqu’à 4 kilos de viande. Pendant l’hibernation, ils ne mangent pas.

Caractère: Amelia est aventureuse et dynamique.

Cohabitation: Napa, qualifié d’actif, sympathique et curieux, vit à Arosa depuis juillet 2018. Cet ours brun avec quelques caractéristiques d’ours polaire est originaire de Serbie. Les soigneurs ont réuni Amelia et Napa au début de juillet. Meimo , qui est placide et prudent, a suivi trois semaines plus tard: Napa s’est montré dominant, mais Meimo n’a pas riposté.

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