Le «New York Times» fait tiquer les dessinateurs romands

Liberté de la presseLe quotidien cède aux réactions en ligne et met fin à ses dessins politiques. Chappatte et ses confrères romands s’alarment.

Le Suisse Patrick Chappatte collaborait depuis plus de vingt ans avec le quotidien new-yorkais.

Le Suisse Patrick Chappatte collaborait depuis plus de vingt ans avec le quotidien new-yorkais. Image: Keystone

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Il y aura un avant et un après. Dès le mois de juillet, l’édition internationale du «New York Times» – l’un des plus prestigieux titres au monde – ne comportera plus de dessin politique. L’affaire fait suite au scandale déclenché par une caricature du dessinateur portugais Antonio Moreira Antunes parue en avril dernier, mettant en scène le président américain Donald Trump et le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.

C’est ce dessin du portugais Antonio Moreira Antunes qui a mis le feu aux poudres en avril. Image: DR

Ce dernier était représenté en chien affublé d’un collier avec l’étoile de David en médaillon, guidant à la laisse son allié américain aveugle, et coiffé d’une kippa. Sensible, il aurait pu être compris comme la caricature d’une relation politique où chacun croit tenir l’autre par la corde. Mais sur les réseaux sociaux, c’est une interprétation d’un dessin ouvertement et intentionnellement antisémite qui a été privilégiée en raison des attributs conférés aux deux protagonistes.

«Twitter, un lieu de fureur»

Le «New York Times» s’est excusé, le chef d’édition a été sanctionné, et le retentissement de l’affaire a été quasi diplomatique. Deux mois plus tard, le journal décide de casser les crayons de ses dessinateurs. Parmi eux, le Suisse Patrick Chappatte, qui collaborait depuis plus de vingt ans avec le quotidien new-yorkais. Pour lui, tout est lié.

Dans un cri du cœur publié sur son site lundi soir, il estime qu’il ne s’agit pas seulement de dessin, mais bien de journalisme et d’opinion en général et, à travers eux, de liberté d’expression. «Nous sommes dans un monde où les foules moralistes se rassemblent sur les réseaux sociaux et se lèvent comme une tempête, accablant d’un seul coup les salles de rédaction. Cela provoque des réactions immédiates de la part des éditeurs, ne laissant aucune place à la pondération ou aux discussions constructives. Twitter est un lieu de fureur, pas de débat. Ce sont les voix les plus indignées qui essaient de définir la conversation et la foule en colère suit», écrit-il.Et de rappeler que des dessinateurs de presse turcs sont toujours emprisonnés et que d’autres, du Venezuela, du Nicaragua et de Russie, sont contraints à l’exil et enfin qu’aux États-Unis, plusieurs d’entre eux ont été licenciés pour s’être montrés un peu trop critiques à l’égard de Donald Trump. «Peut-être devrions-nous commencer à nous inquiéter et à réagir. Les caricatures politiques sont nées avec la démocratie. Et elles sont attaquées quand la liberté l’est aussi.»

Incompréhension

Ce constat, de nombreux dessinateurs romands le partagent. Nous avons décidé de leur demander de sortir de leurs archives un dessin qui fait écho à la décision du «New York Times». Tous admettent que le croquis incriminé était de nature à faire réagir. Certains auraient pu envisager de le publier, d’autres non. Mais aucun ne comprend le choix de céder à la colère du web et de forcer les dessinateurs à ranger leurs crayons.


Se souvenir de «Je suis Charlie»


Patrick Chappatte
Le Temps, NZZ, New York Times

«Sans humour, nous sommes tous morts.» Publié le 8 janvier 2015 sur la page d’accueil du site du «New York Times» après les attentats contre «Charlie Hebdo», c’est ce dessin que Patrick Chappatte a choisi pour illustrer, sur son site, son article en réaction à la décision du quotidien américain.

Le symbole est fort, le message l’est tout autant: il y avait des millions de «Je suis Charlie» dans la rue pour la liberté d’expression et, pourtant, les foules haineuses la font reculer. «Ce qu’il se passe est dramatique, affirme celui qui signe aussi des dessins dans «Le Temps» et la «NZZ am Sonntag». Le dessin d’il y a deux mois n’aurait pas dû être publié dans le «New York Times» mais cela ne justifie pas de tout arrêter. Il est dommage que les rédactions, qui d’ordinaire analysent, décryptent et mettent en perspective, n’appliquent pas ces principes pour elles-mêmes. Elles doivent garder la tête froide.» J.W.



«La satire est un rempart»


Bénédicte
Dessinatrice pour «24 Heures»

«L’évolution actuelle m’inquiète, commente Bénédicte, dessinatrice à «24 heures». Le fait qu’un journal décide de ne plus publier de caricatures dénote cette lâcheté ambiante et la crainte de susciter des réactions. Mais la satire est un rempart. Si on n’a plus le droit de se moquer, l’étape suivante risque d’être qu’on n’aura plus le droit de critiquer. La société actuelle refuse que l’on blesse les gens. Sauf, bien sûr, ceux qui sont considérés comme les méchants et qui n’ont droit à aucune compassion lorsqu’on les exécute sur les réseaux sociaux.» D’égratigner, elle ne s’en prive pas, en prenant le temps dans ses dessins de mettre la légèreté sur des sujets graves, comme sur celui-ci, qui traite des suicides sur les voies. «J’ai essayé d’y mettre un maximum de douceur mais j’étais sûre qu’il me vaudrait des lettres de lecteurs choqués, ce qui n’a pas été le cas.» C.Z.


«Il faut un droit d’offenser»


Gérald Herrmann
Dessinateur à la «Tribune de Genève»

«Le sujet de ce dessin, publié ce samedi dans la «Tribune de Genève», illustre parfaitement le défi actuel face au politiquement correct», estime son auteur, Gérald Herrmann. «Pour l’humoriste, le sujet des femmes est devenu le grand tabou du moment. Avec l’expression de réactions toujours plus militantes, il est désormais presque aussi délicat à gérer qu’un dessin sur les juifs. Il nous faut l’aborder en rusant.»

Il plaide pour un droit à l’offense, un concept subjectif incomparable à l’insulte ou la calomnie. «Censurer ce qui nous déplaît ou ce que l’on pense déplaisant pour d’autres nous fait reculer de cinquante ans au jeu de l’oie de la liberté d’expression. Cet excès de correction est dangereux car il peut engendrer le retour de ce qu’on refoule.»

Herrmann reste optimiste. En effet, son dessin n’a suscité pour l’instant que des rires, «tous féminins». C.Z.


«C’est le temps de la révolte»

Thierry Barrigue
Fondateur de «Vigousse»

Thierry Barrigue ne nous adresse pas ce dessin paru deux jours après les attentats de New York par provocation, mais bien pour son côté prémonitoire. Alors au «Matin», le Vaudois reçoit le jour même l’interdiction de dessiner sur le sujet, jugé trop sensible. Il le fera deux jours plus tard, avec ce dessin censé interroger sur ce qui allait rester de nos libertés futures. Tant les réactions outrées de lecteurs qu’il recevra que les mesures d’exception imposées par le gouvernement américain lui donneront raison.

Après plus de quarante-cinq ans à croquer l’actualité, le fondateur du journal satirique «Vigousse» dénonce la marche de la censure et le péril de la démocratie. «Tout est prêt pour tout faire exploser. Le pamphlet a contribué à faire évoluer nos sociétés, depuis toujours. Il ne s’agit plus de jouer les martyrs, mais d’engager une véritable révolte avant qu’il ne soit trop tard.» J.W.

Créé: 11.06.2019, 22h51

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