Le mitage ne compte que pour 10% du grignotage du paysage

VotationQue cible vraiment l’initiative des Jeunes Verts? Les constructions dispersées ou l’étalement urbain? Décryptage.

L'enjeu de la votation, l'harmonisation entre terres agricoles et terrains constructibles.

L'enjeu de la votation, l'harmonisation entre terres agricoles et terrains constructibles. Image: JEAN-PAUL_GUINNARD

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Une construction isolée au milieu des vergers. Une ville tentaculaire. Un village devenu agglomération. Un alpage transformé en station aux volets clos. Dans le débat sur l’initiative des Jeunes Verts, le «mitage» semble désigner un peu de tout cela. Dans sa première définition pourtant, le terme désigne l’implantation d’édifices dispersés dans un paysage naturel. Et si l’on se tient strictement à cela, le mitage réel ne concerne – selon la méthode de calcul employée – que 10 à 15% des constructions en Suisse depuis 1997.

Par extension, et c’est en ce sens que les initiants emploient ce mot, cela désigne l’étalement urbain non maîtrisé. Sur ce constat, les architectes, aménagistes ou urbanistes sont presque unanimes; il y a en Suisse un problème de mitage. Officiellement, les associations de concepteurs font cependant front contre l’initiative, trop rigide et court-circuitant les effets de la LAT. Très divisés, ces professionnels s’accordent sur la nécessité d’agir mais s’opposent sur la solution.

1. Des risques de perte d’identité

Entre images d’archive et photographies récentes, on assiste au grignotage inexorable du béton sur les espaces verts. Ces comparaisons ont jalonné toute la campagne. Mais est-ce pour autant un argument en faveur de l’initiative? Responsable de la planification territoriale pour le canton de Neuchâtel et membre du comité de la Fédération suisse des urbanistes (FSU), Dominique Robyr Soguel appelle à la retenue. «Bien des images historiques présentées dans les médias illustrent d’avantage l’évolution de l’urbanisation, par exemple sur l’arc lémanique qu’un mitage du territoire (trous dans le tissu), mais il est indéniable qu’un tel développement, s’il est anarchique et insuffisamment planifié a un fort impact sur le paysage.»

Le célèbre architecte tessinois Mario Botta juge au contraire que les dérapages ont déjà été trop nombreux, conduisant à une perte d’identité des villes. «Les frontières des villes se sont désintégrées, il en résulte des banlieues tentaculaires, toute d’une grisaille ahurissante», confie-t-il au Tages-Anzeiger. Comme lui, 500 autres architectes plaident pour la solution des Jeunes Verts dont Benedikt Loderer, fondateur de la revue «Hochparterre», qui estime «qu’il faut reconstruire l’agglomération pour en faire une ville.» Urbaniste en Valais, Lucien Barras est opposé à «Stop Mitage» qu’il qualifie de trop brutale mais partage cette analyse critique. «Le mitage, c’est l’inverse de la densification. C’est édifiant lorsqu’on traverse la Suisse en train. Entre Berne et Olten par exemple, il n’y a jamais autre chose que du bâti. Un village, une zone résidentielle, une zone industrielle, et on recommence. En Valais, je défie quiconque de pouvoir définir les limites entre zone à bâtir et zones agricoles dans la plaine du Rhône.»

Pour Dominique Martignoni, président de la section fribourgeoise de la Société suisse des ingénieurs et architectes, le mitage se caractérise par «ce qu’on observe dans les agglomérations à forte croissance, dont le développement effréné laisse de côté la qualité des espaces non bâtis». Pour autant, citant le cas de Bulle, il juge que le problème peut-être contenu par une planification, des concours d’urbanistes et d’architectes, sans recourir à un texte qu’il décrit comme «paralysant».

2. Faut-il tuer la villa?

Sur la définition du problème, d’autres sont plus directs. Géographe et urbaniste, Pierre-Alain Pavillon estime que «le mitage, c’est clairement les quartiers des villas en périphérie des villes et villages.» Au sein de son bureau, il accompagne les collectivités vaudoises à la mise en œuvre d’une planification territoriale. Et pour lui, «il ne s’agit pas de juger la villa, c’est une forme d’habitat légitime qu’on ne peut évacuer. On doit en revanche désormais songer à d’autres approches, ce que la loi sur l’aménagement du territoire nous pousse justement à faire», insiste-t-il en rappelant que l’arsenal législatif actuel commence tout juste à déployer ses effets.

D’autres sont plus pessimistes. «Dans le Jura, les centres de villages se vident au détriment des zones villas qui poussent à l’entrée des localités alors que la population n’augmente pas, ou peu. Ces bâtiments sont un vrai problème car ils n’offrent aucune perspective de densification», déplore l’urbaniste Antoine Voisard, également président de la section locale de Patrimoine Suisse. À ses yeux, «la politique n’a jamais attaqué frontalement ce problème, tout ce qui s’y oppose est donc bon à prendre.» Plus tranchant encore, Benedikt Loderer désigne dans une chronique dans la «NZZ am Sonntag» la villa comme la pire des erreurs. «Chaque maison est devenue l’ennemie de sa voisine. Entre elles, il n’y a que de la distance. Tout le monde est contre le mitage mais invoque des exceptions personnelles. La somme de ces exceptions, c’est le mitage.»

Prisée, la maison individuelle représente un logement sur deux en Suisse, pour une densité faible à très faible. «La moitié de la surface à bâtir genevoise est occupée par des zones villas, qui n’hébergent que 13% de la population. Je ne suis pas pour dire qu’il faut les supprimer mais, isolées hier, elles se trouvent aujourd’hui en tenaille entre des autoroutes, des immeubles et des infrastructures. On doit donc pouvoir en densifier une partie», assure Simon Chessex, architecte à Genève et lui aussi favorable à l’initiative.

3. Planification souvent défaillante

Mais plus qu’un type de construction, c’est aussi un état d’esprit qui est incarné par le mitage. Christa Perregaux DuPasquier, vice-directrice de l’association Espace Suisse, association mise sur pied par la Confédération pour accompagner le développement territorial en livre une description. «Longtemps, quand il y avait un besoin d’habitat qui se faisait sentir, le premier réflexe était d’étendre la zone à bâtir sur des surfaces vierges de toute construction et, parfois, on cédait même à la volonté d’un particulier qui voulait ériger une villa sur une colline avec une belle vue, loin de tout.» Lucien Barras abonde, jugeant même que le principal problème est de «considérer la zone agricole comme une réserve future de zone à bâtir.»

Le principe d’économie des terrains et de planification a trop souvent fait défaut à ses yeux. «Si l’on considère des stations comme Verbier, certes aujourd’hui dense, la réflexion n’est intervenue que lorsqu’on avait d’abord atteint les limites des forêts et des zones d’avalanches», soutient Lucien Barras. Persister dans cette attitude «sans vision», c’est bien ce qui inquiète Simon Chessex. «C’est une question idéologique, il faut admettre la réalité et le seul moyen de résoudre le problème c’est d’y mettre nettement un terme. Sinon, certains trouveront toujours des moyens détournés plutôt que de se remettre en question.»

4. Un remède trop brutal?

En proposant de geler la surface actuelle de zone à bâtir disponible, l’initiative Stop Mitage résoudra-t-elle les problèmes énoncés? La majorité des professionnels contactés sont sceptiques. «Cet arrêt sur image des zones à bâtir 2019» sans limite dans le temps, basé sur l’idée que forcément «c’était mieux avant» et «qu’on ne peut pas faire confiance aux cantons», est peu pertinent sur le fond et abusivement rigide dans la forme. Les régions et les communes qui ont trop de surfaces actuellement auront tout intérêt à ne plus rien faire et attendre que les prix montent, ou tout simplement continuer d’accueillir la périurbanisation», regrette Dominique Robyr Soguel.

La mise en œuvre de la loi sur l’aménagement du territoire offrirait déjà passablement de solutions, en forçant à construire vers l’intérieur. Surtout, elle va déjà drastiquement réduire les zones à bâtir excessives, jusqu’à 2000 hectares en Valais. «L’initiative sur le mitage manque de flexibilité car dans certains cas, il est justifié d’utiliser le terrain. Par ailleurs, la LAT fixe déjà des lignes très strictes et le Tribunal fédéral se montre tout aussi strict lors de recours contre des projets qui n’en respectent pas l’esprit», détaille Christa Perregaux DuPasquier.

Pour elles, il faut donc «densifier avec qualité» et rendre les villes agréables sans qu’il s’agisse de faire des gratte-ciel partout. Mais vivre en ville coûte cher, la crise du logement fait rage et la LAT, pas plus que l’initiative sur le mitage ne répond pas à ce problème. «Le courage politique est la pièce manquante de cet enjeu, avertit Simon Chessex. Pour que les gens soient plus nombreux à vivre en ville, il faudra de véritables mesures publiques.» Mais à l’image de Benedikt Loderer, nombreux sont ceux qui pensent que cette question ne se posera jamais si la zone à bâtir reste extensible. «Freiner l’étalement urbain sans un arrêt strict, assure-t-il, c’est comme soigner l’alcoolisme avec du Schnaps.»

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Créé: 04.02.2019, 07h41

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